Dossier — Esprit critique

La pire des descentes !

Le prix de la prohibition - 4/6

Après le « ×24 » de l'infarctus et la chaîne causale qui efface la prohibition, on termine ce qu'on a commencé : remonter chaque source de la campagne « On paie tous le prix de la drogue ». Spoiler : les données ne sont pas inventées. C'est plus subtil — et plus instructif. L'affiche « santé mentale » affirme ce que sa propre source refuse d'affirmer. Et le chiffre des « 10 000 hospitalisations » change d'année, d'unité et de sens à chaque étage de la communication gouvernementale. Tu vas voir qu'entre une donnée et un slogan, il peut y avoir trois glissements successifs.

Affiche « santé mentale » de la campagne « On paie tous le prix de la drogue »
Volet « santé mentale » de la campagne interministérielle lancée le 19 juin 2026.

L'affiche « santé mentale » contredite par sa propre source

L'une des affiches de la campagne juxtapose les mots « schizophrénie », « paranoïa » et « troubles bipolaires », affirme que la cocaïne aurait « de grandes conséquences sur la santé mentale », et conclut par un slogan suggérant une atteinte irréversible : « ne jamais en remonter ». En bas de l'affiche, une source : une expertise de l'Inserm.

Alors on l'a ouverte. Et cette expertise écrit explicitement qu'aucun lien précis n'est actuellement démontré entre la cocaïne et la genèse d'une problématique spécifique de santé mentale. Elle décrit en revanche de véritables complications psychiatriques : des symptômes psychotiques chez certaines populations fortement consommatrices, ainsi que des altérations cognitives associées à des usages réguliers et prolongés.

Soyons précis sur ce que ça veut dire — et sur ce que ça ne veut pas dire. Il serait excessif d'écrire que l'Inserm affirme « exactement l'inverse » de l'affiche : l'expertise reconnaît des dommages psychiques réels, et cet article n'a aucune intention de les minimiser. Ce que la source contredit, c'est autre chose : l'assimilation directe entre consommation de cocaïne et genèse de diagnostics psychiatriques déterminés. Placer « schizophrénie » et « troubles bipolaires » en tête d'affiche, c'est précisément suggérer cette causalité que la source citée se refuse à établir.

La formulation rigoureuse

✕  Ce que dit l'affiche

« Schizophrénie. Paranoïa. Troubles bipolaires. […] Ne jamais en remonter. »

✓  Ce que permettent les données

« La cocaïne peut provoquer des symptômes psychiatriques aigus — anxiété, agitation, méfiance, voire symptômes psychotiques — et aggraver une situation psychiatrique préexistante. En revanche, la source citée par la campagne ne démontre pas que la cocaïne cause, à elle seule, la schizophrénie ou un trouble bipolaire. »

La version honnête reste préoccupante. C'est bien pour ça que le choix de la version trompeuse interroge.

Quatre phénomènes que l'affiche écrase en un seul

Pour comprendre pourquoi ce raccourci pose problème, il faut distinguer quatre phénomènes cliniques que le langage courant — et l'affiche — fusionnent en un seul mot, « rendre fou » :

Intoxication avec symptômes psychotiques, psychose induite, persistance des symptômes et diagnostic ultérieur : quatre phénomènes différents « Rendre fou » = quatre réalités cliniques différentes 1 Intoxication Symptômes psychotiques pendant l'effet du produit. Transitoire. 2 Psychose induite Épisode diagnostiqué, déclenché par une substance. 3 Persistance Les symptômes durent au-delà de l'élimination du produit. 4 Diagnostic ultérieur Schizophrénie ou trouble bipolaire posé plus tard. Chaque flèche est un passage possible, pas automatique : la grande majorité des situations 1 ne deviennent jamais des situations 4. L'affiche, elle, saute directement de la consommation à la case rouge. Assimiler la case 1 à la case 4, c'est comme confondre une toux et un cancer du poumon : un lien existe, mais ce n'est ni le même phénomène, ni la même probabilité.
Fig. 1 — Quatre phénomènes cliniques distincts. Le slogan « ne jamais en remonter » les compresse en une fatalité unique.

Que sait-on des passages vers la case 4 ? Les personnes ayant déjà reçu un diagnostic de psychose induite par une substance présentent effectivement un risque élevé de recevoir ultérieurement un diagnostic de trouble psychotique durable. Mais attention : cette population est extrêmement sélectionnée. Il s'agit de personnes ayant déjà connu une psychose suffisamment importante pour être diagnostiquée — pas de l'ensemble des consommateurs. Dans une cohorte norvégienne portant sur ces transitions, elles se produisaient sur plusieurs années et dépendaient notamment de l'âge, de la substance et des admissions répétées aux urgences. Et détail qui compte ici : les cas spécifiquement attribués à la cocaïne y étaient trop peu nombreux pour produire une estimation robuste.

« 10 000 hospitalisations » : une vraie donnée, trois glissements

Deuxième affirmation à vérifier. Le texte principal de la campagne annonce que la consommation de cocaïne a « entraîné en 2024 plus de 10 000 séjours hospitaliers ». Première réaction tentante : « les chiffres sont faux ». Sauf que non — et c'est ce qui rend l'affaire intéressante. Les données hospitalières existent réellement. Le problème, c'est qu'en remontant les sources, on ne trouve pas un chiffre de 10 000, mais plusieurs chiffres très proches qui ne mesurent absolument pas la même chose.

Tab. 1
Les « 10 000 » qui coexistent dans les sources officielles
Indicateur Valeur Année Ce qui est réellement compté
Prises en charge en CSAPA 10 000 2019 Des personnes reçues dans le dispositif médico-social spécialisé en addictologie.
Séjours hospitaliers MCO 10 237 2021 Des séjours en médecine, chirurgie ou obstétrique comportant un code CIM-10 lié à la cocaïne.
Séjours psychiatriques 4 314 2021 Des séjours dans des établissements psychiatriques.
Total hospitalier approximatif ≈ 14 551 2021 MCO et psychiatrie additionnés — soit environ 15 000 séjours.
Prises en charge en CSAPA 14 000 2022 Des personnes prises en charge pour la cocaïne, poudre ou basée.

10 000 personnes en CSAPA en 2019 ≠ 10 237 séjours hospitaliers MCO en 2021. Deux « 10 000 » réels, deux réalités différentes.

D'après les publications de l'OFDT (rapport sur le marché de la cocaïne ; Drogues et addictions, chiffres clés).

Maintenant, suivons le chiffre à la trace dans la communication officielle. Le rapport de l'OFDT recense 10 237 séjours MCO comportant un diagnostic lié à la cocaïne en 2021, plus 4 314 séjours psychiatriques — environ 15 000 séjours au total. La MILDECA résume cela en une formule : la cocaïne serait « responsable de 10 000 hospitalisations par an », sans préciser l'année, le périmètre hospitalier ni les critères de codage. Puis le site du Gouvernement affirme que la consommation a « entraîné » plus de 10 000 séjours en 2024 — tout en renvoyant, dans sa rubrique sources, à « près de 10 000 hospitalisations » en 2021. Le changement d'année n'est justifié nulle part.

Du rapport OFDT au site du Gouvernement : trois transformations successives du chiffre des hospitalisations Trois étages, trois glissements OFDT — rapport « 10 237 séjours MCO codés cocaïne en 2021, + 4 314 séjours psychiatriques (≈ 15 000). » glissement 1 : le millésime et le périmètre disparaissent MILDECA — page d'information « Responsable de 10 000 hospitalisations par an. » glissement 2 : un chiffre annuel générique devient causal Gouvernement — campagne 2026 « Cette consommation a entraîné en 2024 plus de 10 000 séjours hospitaliers. » (source citée : 2021) glissement 3 : la donnée 2021 est attribuée à 2024, et « en lien avec » devient « entraîné par ».
Fig. 2 — Le millésime, le périmètre et le degré de causalité changent à chaque étape. Ce n'est plus de la vulgarisation : c'est une recomposition éditoriale.

Et il faut ajouter une couche : même le chiffre d'origine ne dit pas ce que la campagne lui fait dire. Ces 10 237 séjours sont des séjours, pas des personnes — une même personne peut en effectuer plusieurs dans l'année. Ils sont identifiés à partir de codes diagnostiques : troubles liés à l'usage, intoxication, ou simple présence de cocaïne dans le sang. L'étude à l'origine de ces données parle elle-même d'hospitalisations « possiblement » liées à la cocaïne : ses auteurs indiquent qu'ils ne peuvent pas confirmer que la cocaïne était la cause de chaque séjour, qu'une erreur ou une imprécision de codage est possible, et que l'amélioration du codage hospitalier a pu contribuer à l'augmentation observée — tout en estimant que ces limites ne suffisent probablement pas à expliquer l'ensemble de la hausse.

La formulation rigoureuse tient en une phrase : ce chiffre est un indicateur sanitaire préoccupant, mais pas un décompte de personnes dont l'hospitalisation aurait été causalement attribuée à la cocaïne après expertise individuelle.

Pour l'année 2024 — celle que la campagne prétend décrire — des données existent pourtant, et elles sont bien plus faciles à interpréter : Santé publique France a enregistré 5 067 passages aux urgences comportant un diagnostic lié à la cocaïne, dont 1 619 suivis d'une hospitalisation. Après une forte progression depuis 2012, ces taux se sont stabilisés en 2024. Ces données ne couvrent que les passages par les urgences, pas tous les séjours hospitaliers — mais au moins, elles correspondent à l'année annoncée.

Le chiffre introuvable : 6 500 « prises en charge médicales »

La page gouvernementale mentionne aussi « 6 500 prises en charge médicales liées à la consommation de cocaïne en 2025 », en renvoyant vers Drogues et addictions, chiffres clés 2025 de l'OFDT. Problème : à notre lecture, ce document ne contient pas ce chiffre. Il indique notamment 14 000 personnes prises en charge en CSAPA en 2022, dont 81 % pour de la cocaïne poudre et 19 % pour de la cocaïne basée — mais pas de « 6 500 » en 2025.

Le constat honnête : le chiffre de 6 500 n'est pas vérifiable dans la source directement liée par le Gouvernement. Il peut provenir d'une estimation non publiée, d'un autre indicateur, d'une erreur de référencement ou d'une confusion — la page ne permet pas de le déterminer. C'est d'autant plus problématique que « prises en charge médicales » peut désigner des réalités très différentes : passages aux urgences, hospitalisations, patients reçus en CSAPA, nouvelles admissions ou consultations spécialisées. Un chiffre qu'on ne peut pas retrouver dans sa propre source citée, c'est un chiffre qui ne remplit pas sa fonction : permettre au public de vérifier.

« 10 000 sur combien ? » — un bon réflexe, mais pas un calcul de risque

Face à un chiffre brut, le bon réflexe d'esprit critique est de demander le dénominateur. L'OFDT estime à environ 1,1 million le nombre de personnes ayant consommé de la cocaïne au moins une fois au cours de l'année 2023. Mis en regard, ce dénominateur montre pourquoi un « 10 000 » présenté seul est peu informatif : rapporté à la population concernée, l'ordre de grandeur change complètement de visage.

Mais attention au réflexe inverse, tout aussi trompeur : diviser 10 000 par 1,1 million et présenter le résultat comme ton risque individuel. Ce calcul ne tient pas, pour au moins cinq raisons :

  • le numérateur compte des séjours, pas nécessairement des personnes uniques ;
  • les années du numérateur et du dénominateur ne correspondent pas toujours ;
  • les fréquences, quantités et voies de consommation sont très hétérogènes d'une personne à l'autre ;
  • les personnes hospitalisées appartiennent souvent aux groupes consommant le plus intensément ;
  • les polyconsommations sont fréquentes et brouillent l'attribution.

Conclusion défendable : la campagne ne permet pas d'estimer le risque individuel. Conclusion indéfendable : « le risque individuel est de X % ». Les deux slogans — celui qui dramatise et celui qui rassure — commettent la même erreur de méthode.

Le verdict : pas une fabrication, une recomposition

Résumons ce qu'on peut affirmer — et seulement ce qu'on peut affirmer. Le Gouvernement et la MILDECA ont produit une chaîne de sourcing défaillante, dans laquelle plusieurs indicateurs distincts sont présentés avec des formulations, des millésimes et des périmètres instables. Concrètement, la page de la campagne : attribue à 2024 une donnée sourcée en 2021 ; réduit environ 15 000 séjours hospitaliers à « près de 10 000 » en ne conservant apparemment que le secteur MCO ; transforme des séjours codés « en lien avec » la cocaïne en hospitalisations que la consommation aurait « entraînées » ; et fournit, pour les 6 500 prises en charge de 2025, un lien qui ne permet pas de retrouver le chiffre.

En revanche, on ne dira pas que les chiffres ont été fabriqués, ni que le chiffre hospitalier a été copié depuis celui des CSAPA : le rapport hospitalier contient réellement un chiffre distinct de 10 237. Le problème démontrable n'est pas l'invention des données — c'est leur décontextualisation et leur recomposition éditoriale. Et dans la méthodologie DRUGZ, cette distinction a un nom : ces données ont une fonction de surveillance et de description des recours aux soins. Elles ne permettent pas, sans précautions supplémentaires, d'établir une causalité individuelle ni un risque absolu.

À retenir

  • CSAPAhôpital
  • Personneséjour
  • Diagnostic associécause démontrée
  • 2019202120242025

Quatre confusions élémentaires. Aucune n'est inévitable quand on dispose, comme une institution publique, des moyens de lire correctement ses propres sources.

Ce troisième volet clôt notre lecture des chiffres de la campagne. Le constat d'ensemble est cohérent avec les deux précédents : les risques de la cocaïne sont réels — psychiatriques, cardiovasculaires, sanitaires — et une information honnête suffirait largement à justifier la prudence. C'est précisément parce que la version fidèle aux données reste préoccupante que le choix systématique de la version déformée dit quelque chose : l'objectif n'est pas d'informer, il est de choquer. Et ça, la campagne le revendique elle-même.

Bibliographie

Sources et références

  • Service d'information du Gouvernement. (2026). « On paie tous le prix de la drogue » : lancement d'une campagne inédite contre le narcotrafic. 19 juin 2026, mise à jour le 13 juillet 2026.
    Lire la page et les chiffres cités par la campagne
  • Inserm. (2026). Cocaïne. Expertise collective ciblée, publiée le 22 janvier 2026.
    Page de l'expertise · PDF du rapport
  • OFDT. (2025). Drogues et addictions, chiffres clés 2025. 10e édition, 15 janvier 2025.
    Notice OFDT · PDF
  • OFDT. Données sur les prises en charge en CSAPA pour la cocaïne. L'édition des chiffres clés utilisée dans cet article indique 10 000 personnes en 2019 et 14 000 en 2022 ; la page gouvernementale ne donne pas de notice OFDT distincte pour ces indicateurs.
  • OFDT. Données d'usage de cocaïne en France en 2023. La page gouvernementale parle d'un million de personnes ; l'ordre de grandeur de 1,1 million utilisé dans l'article doit être harmonisé avec la source statistique retenue avant publication.
  • OFDT / source hospitalière citée par la campagne. Séjours hospitaliers comportant un diagnostic lié à la cocaïne, données 2021. La référence précise du document ayant produit les valeurs 10 237 séjours MCO et 4 314 séjours psychiatriques n'est pas identifiable dans les liens publics de la page gouvernementale : ces valeurs doivent être documentées par le rapport ou le tableau original avant publication.
  • Santé publique France. Données OSCOUR sur les passages aux urgences comportant un diagnostic lié à la cocaïne, données 2024. La publication précise des valeurs 5 067 passages et 1 619 hospitalisations n'a pas été retrouvée dans le catalogue public consulté : conserver ces chiffres uniquement avec le lien ou le tableau source original.
  • Rognli, E. B., Heiberg, I. H., Jacobsen, B. K., Høye, A., & Bramness, J. G. (2023). Transition From Substance-Induced Psychosis to Schizophrenia Spectrum Disorder or Bipolar Disorder. American Journal of Psychiatry, 180(6), 437-444.
    DOI: 10.1176/appi.ajp.22010076