Dossier — Politique

DULF : un club contre les surdoses, un combat pour le droit à la vie

À Vancouver, des personnes concernées ont construit une réponse à l'approvisionnement toxique. Leur expérience a débouché sur une bataille constitutionnelle.

Nous soutenons le Drug User Liberation Front (DULF) et les personnes qui défendent l'accès à un approvisionnement moins dangereux. Ce soutien n'efface ni les limites des études ni les questions juridiques : il part d'une urgence simple, celle de ne pas laisser mourir les gens d'un marché dont personne ne contrôle la composition.

Des personnes concernées à l'initiative

Le DULF est une coalition de groupes de personnes usagères de drogues et de membres de la communauté de Vancouver, cofondée par Jeremy Kalicum et Eris Nyx. Dans le Downtown Eastside, ces militant·es de la réduction des risques voyaient leurs proches mourir d'un approvisionnement de rue imprévisible. Leur projet : permettre à des personnes déjà consommatrices de connaître la composition des produits auxquels elles accèdent, sans imposer une prescription ou l'abstinence comme condition d'entrée.

Avant le club permanent, le collectif a organisé des actions publiques de sensibilisation et de distribution de substances analysées, notamment lors de la journée internationale de sensibilisation aux surdoses en 2021. À l'été 2021, Kalicum et Nyx ont conçu un projet de compassion club et, avec le Vancouver Area Network of Drug Users (VANDU), ont sollicité le 31 août une exemption fédérale pour pouvoir l'exploiter légalement. Leur démarche mêlait plaidoyer, analyse des drogues, entraide communautaire et évaluation scientifique.

Le gouvernement fédéral a refusé cette exemption le 29 juillet 2022. Le DULF a contesté ce refus devant la justice fédérale, tout en poursuivant son projet pilote. Il s'agit d'une procédure distincte du procès pénal raconté plus bas; le jugement constitutionnel de septembre 2026 précise qu'elle était encore sans décision à la clôture des audiences en juillet 2026.

Le club de Vancouver (2022-2023)

Ouvert en août 2022 dans le Downtown Eastside, le Compassion Club and Fulfillment Centre a fonctionné jusqu'en octobre 2023. Ce n'était ni un commerce ouvert à tous, ni un simple site où chacun apportait ses propres drogues : l'accès était réservé à des membres adultes déjà consommateurs, et le club proposait de l'héroïne, de la cocaïne et de la méthamphétamine analysées puis vendues à prix coûtant. Les substances provenaient du marché illicite faute de source légale disponible pour ce modèle. L'analyse en laboratoire, l'étiquetage, la consommation supervisée et l'évaluation du projet faisaient partie de l'approche.

La différence avec une salle de consommation classique est décisive : surveiller l'usage peut permettre d'intervenir lors d'une surdose, mais ne change pas la composition de la drogue achetée dans la rue. Le DULF voulait agir aussi en amont, sur l'incertitude du produit. Ce modèle communautaire et non médicalisé complétait les soins et les dispositifs de réduction des risques; il ne prétendait pas rendre toute consommation sans risque.

Les autorités provinciales avaient reconnu le lieu comme site de prévention des surdoses, puis comme site répondant à un besoin urgent de santé publique pour certaines activités d'analyse et de conservation. Vancouver Coastal Health a financé les services de prévention et d'analyse, pas l'achat des drogues. Ces autorisations ne couvraient ni leur vente ni leur possession en vue de la vente au regard de la loi fédérale. Dire que « les autorités savaient » n'est donc pas dire que le club était légalement autorisé à vendre.

Ce que l'expérience a montré

Une étude suivant 47 participant·es entre août 2022 et octobre 2023 a observé une association entre l'inscription au club et moins de surdoses non mortelles déclarées : rapport de cotes ajusté de 0,51, et de 0,37 pour les surdoses ayant nécessité de la naloxone. Ce sont des associations, pas une preuve expérimentale d'une réduction chiffrée de la mortalité.

Des entretiens auprès de 16 membres décrivent aussi une relation de confiance, un achat moins exposé à la violence et un meilleur sentiment de sécurité. Certaines personnes ont toutefois signalé une difficulté à passer du fentanyl, auquel elles étaient habituées, à l'héroïne proposée par le club. Une autre enquête sur les effets perçus documente les bénéfices rapportés par les membres et leurs suggestions d'amélioration.

Le jugement relève qu'aucune surdose liée aux produits du club n'a été enregistrée sur place durant sa première année et conclut, au vu de l'ensemble des témoignages et travaux, que l'expérience a réduit le risque de décès sans effet négatif établi sur la sécurité publique. Ce constat judiciaire ne signifie pas « zéro surdose chez tous les membres, partout ». La petite taille de l'échantillon, les déclarations des participant·es, l'absence de groupe témoin durable et la durée limitée du projet empêchent de généraliser un effet causal ou de mesurer une baisse des décès à l'échelle de la ville. Voir les limites de l'étude quantitative.

De la coopération à la perquisition

Le DULF avait exposé son projet à des responsables de santé et à la police de Vancouver. Un reportage de De Facto, fondé notamment sur des courriels policiers versés au procès, décrit une relation initialement cordiale avec un cadre de la police, puis le passage à une enquête en 2023 dans un contexte de controverse politique. Cette proximité ne constituait ni une exemption légale ni une garantie contre des poursuites.

Après les critiques publiques de septembre 2023, la province a demandé la fin du financement et du bail du local au 31 octobre. Le 25 octobre, six jours avant cette fermeture prévue, la police a perquisitionné le club et arrêté Kalicum et Nyx. Les accusations portaient sur trois chefs de possession de substances en vue d'en faire le trafic (héroïne, cocaïne et méthamphétamine), et non sur une condamnation définitive pour vente prouvée à un agent infiltré.

Le procès et la décision du 29 septembre 2026

Le 7 novembre 2025, la juge Catherine Murray a déclaré les deux fondateur·ices coupables des trois chefs de possession en vue du trafic : les autorisations d'analyse et de prévention ne couvraient pas la distribution. Les déclarations de culpabilité sont toutefois restées en suspens pendant l'examen de leur contestation constitutionnelle. Les articles de CBC et du Vancouver Sun rendent compte de cette étape; elle ne doit pas être confondue avec l'issue rendue depuis.

Le 29 septembre 2026, dans R v Kalicum, 2026 BCSC 1855, la même juge a estimé que l'article 5(2) de la loi fédérale sur les drogues viole, dans ce contexte, les droits à la vie, à la sécurité, à la liberté et à l'égalité garantis par les articles 7 et 15 de la Charte canadienne. Le régime d'exemptions ne fournit pas, selon elle, de voie réellement praticable pour un approvisionnement communautaire non médicalisé, notamment du fait des autres règles fédérales sur les médicaments. Lire également le compte rendu de De Facto.

La juge a ordonné l'arrêt des poursuites contre Kalicum et Nyx et déclaré l'article 5(2) inopérant, mais a suspendu cette déclaration d'invalidité pendant six mois pour laisser au législateur le temps de répondre. Ce jugement ne crée donc pas, à lui seul, une autorisation générale d'ouvrir un club semblable. Un appel de la Couronne reste possible; au 30 septembre 2026, les sources consultées ne permettent pas d'en annoncer un. Global News a aussi relaté le jugement, après avoir publié une première version annonçant la décision à venir.

La portée de l'affaire dépasse les deux personnes poursuivies : elle oblige à poser une question concrète. Quand le marché non réglementé tue, pourquoi empêcher les personnes concernées de bâtir une alternative évaluée et contrôlée ? DRUGZ soutient le DULF, défend le rôle central des personnes usagères dans les décisions qui les touchent et suivra les suites de ce jugement, sans confondre victoire judiciaire et réforme déjà accomplie.

Bibliographie