Dossier — Transidentité et drogues

Personnes trans et drogues : que montre réellement la méta-analyse ?

Les consommations sont-elles vraiment plus fréquentes, et pour quelles substances ?

Quelles drogues les personnes trans consomment-elles davantage ? La question paraît simple. La réponse ne l’est pas.

Une méta-analyse publiée en 2022 rassemble 20 études, 2 376 951 participant·es et 18 329 personnes trans. Le chiffre impressionne, mais la taille totale masque un problème : les recherches réunies ne mesurent ni les mêmes produits, ni les mêmes périodes, ni les mêmes populations.

On y trouve des élèves, des étudiant·es, la population générale, des personnes reçues en centre de santé et des personnes exerçant le travail du sexe. Certaines études parlent d’une consommation au cours des 30 derniers jours, d’autres d’une expérimentation au cours de la vie ou d’un trouble lié à l’usage. Tout additionner produit une estimation globale. Ça ne produit pas automatiquement un classement fiable des drogues.

OR 1,65Usage actuel de tabac plus élevé chez les personnes trans
OR 1,79Usage actuel de substances spécifiques, toutes regroupées
Pas d'écart établiPour l’alcool et les troubles liés à l’usage

Ce que les chercheur·euses ont réellement comparé

Les auteur·ices ont recherché des études comparant directement des personnes trans et cis dans quatre bases bibliographiques. Le protocole a été enregistré sur PROSPERO et la publication suit les recommandations PRISMA. Les résultats ont été combinés avec un modèle à effets aléatoires.

L’indicateur principal est l’odds ratio, ou OR. Un OR supérieur à 1 signifie que l’événement étudié est plus probable dans le groupe trans que dans le groupe cis. Un intervalle de confiance qui traverse 1 ne permet pas d’établir statistiquement une différence.

Attention au raccourci : un OR de 1,65 ne signifie pas exactement « 65 % de personnes supplémentaires ». L’odds ratio compare des cotes, pas directement des proportions. Plus l’événement est fréquent, plus l’écart avec un risque relatif peut devenir important.

La méta-analyse distingue huit résultats : usage actuel de tabac, trouble lié au tabac, usage actuel d’alcool, trouble lié à l’alcool, usage d’au moins une substance au cours de la vie, usage actuel d’une substance non précisée, usage actuel de substances spécifiques et trouble lié à une substance hors alcool et tabac.

Les résultats globaux

Tab. 1
Résultats principaux de la méta-analyse
IndicateurNombre d’estimationsOR [IC 95 %]Lecture
Usage actuel de tabac141,65 [1,37–1,98]Différence statistiquement établie
Trouble lié à l’usage de tabac31,52 [0,94–2,45]Résultat imprécis, non significatif
Usage actuel d’alcool90,97 [0,83–1,14]Pas de différence statistiquement établie
Trouble lié à l’usage d’alcool101,09 [0,80–1,49]Pas de différence statistiquement établie
Usage d’au moins une substance au cours de la vie191,48 [1,30–1,68]Différence statistiquement établie
Usage actuel d’une substance non précisée, hors alcool et tabac51,12 [0,58–2,15]Très imprécis, non significatif
Usage actuel de substances spécifiques regroupées401,79 [1,54–2,07]Différence statistiquement établie, mais forte hétérogénéité
Trouble lié à une substance, hors alcool et tabac41,53 [0,91–2,59]Résultat imprécis, non significatif

OR supérieurs à 1 : odds plus élevées chez les personnes trans. Un résultat est considéré comme statistiquement établi lorsque l’intervalle de confiance n’inclut pas 1.

Cotaina et al., 2022. DOI : 10.3390/brainsci12030366.

Trois écarts ressortent : le tabac actuel, l’expérimentation d’au moins une substance au cours de la vie et l’usage actuel de substances spécifiques. L’alcool ne diffère pas statistiquement entre les groupes dans cette synthèse.

Les troubles liés à l’usage ne diffèrent pas non plus de manière statistiquement établie. Ça ne prouve pas une égalité parfaite entre populations : les estimations sont imprécises et reposent parfois sur trois ou quatre études seulement. L’absence de significativité n’est pas une preuve d’absence.

Une coquille dans le tableau de l’article : pour l’usage actuel de substances spécifiques, le tableau 2 affiche un intervalle de confiance de 1,54 à 2,59. Le résumé, le texte des résultats et les autres présentations indiquent 1,54 à 2,07. La valeur 2,59 semble avoir été recopiée depuis la ligne suivante, consacrée aux troubles liés à l’usage.

Pourquoi la méta-analyse ne classe pas vraiment les drogues

Le résultat « substances spécifiques » mélange la cocaïne, les amphétamines, la méthamphétamine, la MDMA, l’héroïne, les opiacés, le cannabis, le LSD, les hallucinogènes, les inhalants, les sédatifs, les médicaments prescrits, les stéroïdes et la polyconsommation.

Un seul OR est ensuite calculé pour ces 40 estimations. Ce résultat répond à une question très large : les estimations portant sur différentes substances tendent-elles globalement à être plus élevées chez les personnes trans ? Il ne répond pas à : quelle drogue est la plus consommée par les personnes trans ?

Plusieurs estimations proviennent en plus d’une même étude. La méthode décrite ne mentionne pas de modèle multiniveau ou de correction robuste tenant compte de cette dépendance. Les intervalles de confiance peuvent donc paraître plus précis qu’ils ne le seraient si chaque étude ne contribuait qu’une seule information indépendante.

Les auteur·ices retirent ensuite les données qui contribuent le plus à l’hétérogénéité. L’OR passe de 1,79 à 2,11. Cette analyse montre que le signal persiste dans un sous-ensemble plus homogène, mais elle ne constitue pas automatiquement une meilleure estimation : le retrait est guidé par les résultats observés, pas par un sous-groupe clinique défini à l’avance.

Le détail par substance vient surtout d’une étude sur des élèves

Les chiffres les plus précis sont tirés de l’étude de De Pedro et collègues. Elle analyse la California Healthy Kids Survey menée entre 2013 et 2015 auprès de 4 778 élèves trans et 630 200 élèves non trans.

L’échantillon est immense. Il reste limité à des collégien·nes et lycéen·nes scolarisé·es en Californie. Ces chiffres ne décrivent donc ni les adultes trans, ni la France, ni l’ensemble des trajectoires trans.

Consommations au cours des 30 derniers jours

Tab. 2
Consommations récentes chez les élèves trans et non trans
Produit ou indicateurÉlèves transÉlèves non transOR ajusté [IC 95 %]
Alcool, au moins un verre27,0 %16,2 %1,27 [1,15–1,39]
Alcool, cinq verres ou davantage18,9 %8,4 %1,49 [1,33–1,66]
Cannabis22,6 %10,8 %1,54 [1,39–1,70]
Cigarettes14,0 %3,8 %2,14 [1,89–2,44]
Tabac hors cigarettes8,9 %1,5 %2,48 [2,11–2,93]
Produits inhalés10,7 %1,8 %2,80 [2,41–3,26]
Antalgiques prescrits utilisés hors cadre médical14,6 %3,7 %2,19 [1,90–2,53]
« Autres drogues »11,9 %2,5 %2,44 [2,12–2,81]
Deux drogues ou davantage16,6 %5,8 %1,74 [1,51–1,99]

Les OR sont ajustés sur le niveau scolaire, l’origine ethno-raciale et le niveau d’études parental.

De Pedro et al., 2017. DOI : 10.1111/josh.12499.

Le produit le plus fréquent est l’alcool, suivi du cannabis. Le plus grand écart relatif concerne pourtant les inhalants. Voilà pourquoi « le plus consommé » et « le plus surreprésenté » ne sont pas synonymes.

Consommations au moins une fois dans la vie

Tab. 3
Expérimentation au cours de la vie chez les élèves trans et non trans
Produit ou catégorieÉlèves transÉlèves non transOR ajusté [IC 95 %]
Alcool42,0 %30,2 %1,18 [1,09–1,28]
Médicaments contre le rhume hors cadre médical40,0 %39,0 %0,85 [0,78–0,93]
Cannabis33,1 %20,7 %1,32 [1,21–1,45]
Antalgiques prescrits hors cadre médical23,2 %12,3 %1,47 [1,32–1,64]
Cigarettes21,5 %9,3 %1,61 [1,45–1,79]
« Autres drogues »18,6 %7,9 %1,64 [1,46–1,86]
Produits inhalés14,8 %5,3 %1,78 [1,58–2,00]
MDMA / ecstasy14,5 %4,9 %1,89 [1,64–2,18]
Médicaments amaigrissants hors cadre médical13,3 %5,3 %1,64 [1,43–1,88]
Cocaïne ou méthamphétamine13,1 %3,3 %2,53 [2,18–2,95]
Ritaline ou Adderall hors cadre médical12,9 %4,3 %1,93 [1,68–2,22]
Tabac hors cigarettes11,8 %3,7 %1,72 [1,50–1,97]

La cocaïne et la méthamphétamine sont regroupées dans une seule question : impossible de déterminer laquelle explique l’écart.

De Pedro et al., 2017. DOI : 10.1111/josh.12499.

Ce qu’on peut dire, produit par produit

Tab. 4
Lecture prudente des données disponibles
SubstanceCe que montrent les donnéesCe qu’elles ne permettent pas d’affirmer
AlcoolConsommation absolue élevée dans les enquêtes de jeunesse, mais absence d’écart global dans la méta-analyse.Que les personnes trans boivent globalement davantage que les personnes cis.
CannabisProduit fréquent et davantage déclaré chez les élèves trans dans plusieurs comparaisons.Un niveau d’écart universel applicable à tous les âges et pays.
TabacSignal agrégé le plus clair : OR 1,65 pour l’usage actuel.Davantage de dépendance au tabac : l’estimation du trouble lié au tabac reste non significative et peu précise.
InhalantsPlus grand écart récent dans l’étude de De Pedro : OR 2,80.Que les inhalants soient la drogue la plus consommée par les personnes trans.
Antalgiques prescritsUsage hors cadre médical plus fréquent chez les élèves trans, notamment sur les 30 derniers jours.Que ce résultat décrive les adultes ou tous les opioïdes.
Stimulants prescritsRitaline ou Adderall hors cadre médical : OR 1,93 pour l’usage au cours de la vie chez les élèves.Une fréquence actuelle ou un trouble lié à l’usage.
Cocaïne / méthamphétamineCatégorie combinée la plus surreprésentée au cours de la vie dans l’étude californienne.La part respective de la cocaïne et de la méthamphétamine.
MDMAExpérimentation plus fréquente chez les élèves trans : OR 1,89.Une consommation actuelle plus élevée dans toute la population trans.
Héroïne, opiacés, LSD, autres hallucinogènes et sédatifsQuelques estimations apparaissent dans la revue.Un classement fiable : les données sont trop dispersées et issues de populations trop spécifiques.

Cette lecture sépare la fréquence absolue, l’écart relatif entre groupes et la solidité des données.

La transidentité ne « cause » pas la consommation

Les études incluses sont essentiellement observationnelles et souvent transversales. Elles constatent des associations. Elles ne peuvent pas montrer que le fait d’être trans provoquerait directement une consommation.

Les auteur·ices évoquent le stress minoritaire : discriminations, violences, exclusion, dissimulation de l’identité ou difficulté d’accès à des espaces sûrs. Une substance peut servir à réguler une émotion, supporter une situation ou faciliter une socialisation. Cette hypothèse est cohérente avec d’autres recherches, mais la méta-analyse ne la teste pas directement.

La formulation correcte n’est donc pas « les personnes trans consomment parce qu’elles sont trans ». Les différences observées peuvent refléter les conditions sociales auxquelles certaines personnes trans sont davantage exposées.

Évaluation DRUGZ de la recherche

Tab. 5
Niveau de preuve et qualité méthodologique
Type de publicationRevue systématique et méta-analyse d’études observationnelles
Niveau de preuve initialNiveau 5 — fiabilité modérée
Qualité méthodologiqueMoyenne
Fonction réelleSynthèse des associations et des fréquences comparées
Question scientifiquePrévalence comparée entre personnes trans et cis
Ce qu’elle soutientUn usage actuel de tabac et un ensemble d’usages de substances plus souvent rapportés chez les personnes trans dans les études disponibles.
Ce qu’elle ne démontre pasUne causalité, un classement fiable de chaque drogue ou une prévalence applicable à toutes les personnes trans.

Les points solides

  • protocole enregistré avant la publication ;
  • recherche dans quatre bases bibliographiques ;
  • sélection comparative trans/cis ;
  • modèle à effets aléatoires ;
  • analyses de sensibilité et exploration de l’hétérogénéité ;
  • évaluation de la qualité des études incluses avec la Newcastle–Ottawa Scale.

Les limites qui changent vraiment l’interprétation

  • hétérogénéité élevée des populations, produits et définitions ;
  • au moins 29 % de personnes mineures dans l’échantillon cumulé ;
  • 18 études sur 20 conduites en Amérique du Nord ;
  • très peu d’études pour les troubles liés au tabac ou aux autres substances ;
  • absence d’analyse séparée des hommes trans, femmes trans et personnes non binaires ;
  • quantités et fréquences de consommation exclues ;
  • certaines estimations calculées à partir de données brutes et non ajustées ;
  • regroupement de nombreuses substances différentes dans un seul effet global ;
  • plusieurs effets issus d’une même étude sans correction de dépendance décrite ;
  • retrait post hoc des résultats les plus hétérogènes.

Cette publication apporte donc un niveau de preuve modéré. Sa qualité méthodologique est moyenne : la démarche de revue est sérieuse, mais la matière première reste très hétérogène et l’analyse par substance est trop agrégée. Elle sert surtout à cartographier un signal comparatif, pas à établir une hiérarchie définitive.

Alors, quelles drogues sont davantage consommées ?

En valeur absolue, l’alcool, le cannabis et le tabac restent les produits les plus courants dans les grands échantillons de jeunes. En écart relatif avec les personnes non trans, les inhalants, certains médicaments utilisés hors cadre médical, le tabac et la catégorie cocaïne/méthamphétamine ressortent davantage.

Mais ce dernier classement repose surtout sur une étude californienne menée auprès d’élèves. Pour l’ensemble des personnes trans, la conclusion la plus solide est plus modeste : l’usage actuel de tabac et l’usage de plusieurs substances sont globalement plus souvent rapportés, sans différence clairement établie pour l’alcool ni pour les troubles liés à l’usage.

Transformer cette recherche en phrase du type « les personnes trans consomment surtout telle drogue » ferait dire au papier ce qu’il ne mesure pas. Les données montrent des écarts de contexte et de consommation. Elles ne décrivent ni une identité, ni une fatalité.

Bibliographie

Sources et références

Les indicateurs distinguent la nature de la source, sa qualité méthodologique, sa fonction dans cet article et le degré de confiance accordé à cet usage précis. Les couleurs sont dérivées du référentiel central evidence-levels.json.

  • Cotaina, M., Peraire, M., Boscá, M., Echeverria, I., Benito, A., & Haro, G. (2022). Substance Use in the Transgender Population: A Meta-Analysis. Brain Sciences, 12(3), 366.
    DOI: 10.3390/brainsci12030366
    Revue syst. observ. · Niveau 5Qualité moyenneSynthèse des preuvesConfiance modérée
  • De Pedro, K. T., Gilreath, T. D., Jackson, C., & Esqueda, M. C. (2017). Substance Use Among Transgender Students in California Public Middle and High Schools. Journal of School Health, 87(5), 303–309.
    DOI: 10.1111/josh.12499
    Transversal · Niveau 3Qualité bonnePrévalence / fréquenceConfiance modérée