Dossier — Transidentité · Volet 1/4

Transidentité et psychotropes : quelle(s) réalité(s) ?

Entre stress minoritaire et environnements à risques

Les personnes transgenres et de genre divers consomment généralement davantage certains psychotropes que la population cisgenre. Ce constat est régulièrement instrumentalisé : pour pathologiser les questionnements de genre, pour renforcer la vision négative sur les drogues et sur les personnes trans, mais aussi pour limiter toute pensée politique liée aux deux sujets. Ce premier volet regarde les données en face — ce qu'elles montrent, ce qu'elles ne montrent pas — et pose le cadre qui permet de les lire sans transformer une statistique de population en destin individuel.

Ce que les drogues font — et ne font pas — dans une trajectoire trans

Les drogues ne prennent pas une place unique dans les trajectoires trans. Elles peuvent servir à supporter la dysphorieDysphorie de genre — détresse liée à l'écart entre le genre vécu et le genre assigné à la naissance, ou entre le genre vécu et le corps / le regard social. Elle n'est ni constante, ni universelle : toutes les personnes trans n'en font pas l'expérience, et son intensité varie fortement selon les contextes., interrompre une crise, se soustraire au regard social, explorer son genre, réhabiter son corps, trouver une communauté ou simplement faire la fête. Elles peuvent aussi aggraver l'angoisse, intensifier l'inconfort corporel, produire des descentes dangereuses ou enfermer progressivement la personne dans un usage devenu moins choisi.

Ce qui distingue ces trajectoires n'est pas seulement la drogue consommée, mais la fonction qu'elle remplit, le contexte dans lequel elle est utilisée et les ressources dont la personne dispose autour d'elle.

Risk environment : le cadre d'analyse

Avant d'entrer dans les chiffres, il faut clarifier le cadre d'analyse. La réduction des risques repose depuis des décennies sur une intuition forte, théorisée par Tim Rhodes en 2002 Rhodes, T. (2002). The 'risk environment': a framework for understanding and reducing drug-related harm. International Journal of Drug Policy, 13, 85–94.
DOI:10.1016/S0955-3959(02)00007-5
sous le nom de risk environment : les dommages liés aux drogues ne sont pas produits par les drogues seules, ni par les individus seuls. Ils émergent de l'interaction entre un produit, une personne et un environnement — politique, économique, social, physique. Réduire les risques, c'est donc transformer l'environnement qui rend les usages dangereux.

« Je fumais pour oublier, pour me sentir mieux, me détendre et dormir. Je pense que si j'avais eu un environnement sûr, où l'on m'avait dit qu'il n'y avait pas de problème, j'aurais peut-être fait autrement. »

— nourh Témoignage recueilli

Appliqué aux personnes trans, ce cadre permet une réelle prise en compte des facteurs environnementaux. Si une population subit plus de dommages liés à ses consommations, la première question n'est pas qu'est-ce qui ne va pas chez ces personnes ? mais plutôt : pourquoi un « même » environnement leur est-il plus délétère ? — et cet environnement inclut le rejet familial, le mégenrageMégenrage — fait de désigner une personne avec un genre qui n'est pas le sien (pronoms, accords, titres, prénom mort). Peut être ponctuel ou systématique, involontaire ou délibéré ; l'effet cumulatif est documenté comme un stresseur à part entière. quotidien et institutionnel, la précarité (logement, emploi…), l'inaccessibilité des soins d'affirmation, la violence dans la rue, la disqualification médiatique, les politiques publiques qui les excluent, et bien d'autres choses.

« Au départ, je ne pensais pas qu'il y avait de lien entre ma transidentité et mes consommations. Puis je me suis demandé : si mes parents et mon entourage m'avaient accepté, est-ce que j'aurais eu besoin de prendre des drogues ? »

— nourh Témoignage recueilli

Le stigma system : la stigmatisation comme outil politique

Un second cadre théorique éclaire pourquoi la situation s'aggrave. Le stigma system décrit par Friedman et ses collaborateur·rices en 2022 Friedman, S. R., Williams, L. D., Guarino, H., et al. (2022). The stigma system: how sociopolitical domination, scapegoating, and stigma shape public health. Journal of Community Psychology, 50, 385–408.
DOI:10.1002/jcop.22581
propose une lecture politique de la stigmatisation. Dans des sociétés marquées par une aggravation des inégalités économiques, certains groupes sont désignés comme cibles — migrant·es, bénéficiaires des aides sociales, personnes qui consomment des drogues, personnes trans — pour détourner l'attention des choix politiques qui produisent ces inégalités. La stigmatisation n'est pas un sous-produit de l'ignorance ; c'est un outil utilisé depuis à peu près toujours par de nombreux gouvernements et tout au long de l'histoire des sociétés humaines.

Les personnes trans ne sont pas devenues une cible par hasard ces dernières années. Elles le sont devenues parce qu'elles font de bonnes cibles dans une économie politique de la stigmatisation, et leurs consommations sont l'un des dommages collatéraux de cette opération ainsi qu'un argument avancé contre elles. Et la prohibition des drogues est un outil très efficace pour faciliter et normaliser une stigmatisation comme celle que subissent les personnes trans.

Deux cadres, une même logique

Le risk environment déplace la question du produit vers le contexte. Le stigma system explique pourquoi ce contexte est délibérément plus hostile pour certains groupes. Ce sont des cadres théoriques, pas des preuves empiriques : ils organisent la lecture des données qui suivent, ils ne les remplacent pas.

Prévalence des consommations et des troubles de l'usage

Une méta-analyseMéta-analyse — méthode qui combine statistiquement les résultats de plusieurs études portant sur une même question, pour produire une estimation d'ensemble plus précise. Elle ne vaut jamais mieux que les études qu'elle rassemble : une synthèse d'études fragiles reste fragile. de référence (Cotaina et al., 2022) Cotaina, M., Peraire, M., Boscá, M., et al. (2022). Substance use in the transgender population: a meta-analysis. Brain Sciences, 12(3), 366.
DOI:10.3390/brainsci12030366
, portant sur plus de 2,3 millions de participant·es dont 18 329 personnes trans, a quantifié les écarts de consommation entre populations trans et cisgenresCisgenre — se dit d'une personne dont le genre correspond à celui qui lui a été assigné à la naissance. Le terme sert à nommer une norme plutôt qu'à la laisser implicite : sans lui, « les gens » d'un côté et « les personnes trans » de l'autre.. Les résultats sont nuancés et contredisent plusieurs idées reçues.

Ce qui diffère réellement

Les personnes trans ont environ 1,65 fois plus de probabilité de fumer du tabac. Sur la vie entière, elles ont 1,48 fois plus de probabilité d'avoir consommé au moins un psychotrope. Quand on examine les substances spécifiques au-delà du tabac et de l'alcool, le rapport monte à près de 2 pour 1 une fois l'hétérogénéité des données contrôléeHétérogénéité — dans une méta-analyse, degré de dispersion des résultats entre les études incluses. Une hétérogénéité forte signifie que les études ne mesurent pas tout à fait la même chose (populations, définitions, méthodes différentes) et rend l'estimation globale moins interprétable telle quelle..

Ce qui ne diffère pas

L'usage d'alcool, d'abord. Ni la fréquence de consommation ni les troubles liés à l'alcool ne se distinguent significativement entre personnes trans et cisgenres dans cette méta-analyse — un résultat contre-intuitif qui s'explique en partie par le fait que l'alcool est la substance la plus banalisée dans la société en général.

Plus important encore : les troubles de l'usage de substancesTrouble de l'usage de substances (TUS) — catégorie diagnostique décrivant un usage qui échappe au contrôle de la personne et produit des conséquences : perte de maîtrise, envie irrépressible, poursuite malgré les dommages, tolérance, sevrage. Consommer ≠ avoir un TUS : la majorité des personnes qui consomment n'en développent pas. ne diffèrent pas significativement entre les deux populations. Autrement dit, les personnes trans consomment plus, mais ne sont pas plus « addictes » pour autant.

« Quand tu deviens un gars, t'es censé avoir d'autres manières de consommer de l'alcool que quand t'es une meuf. Mais en même temps, moi, quand j'étais une meuf, je ne consommais pas l'alcool d'une manière féminine, parce que je buvais beaucoup et sans beaucoup de retenue quand j'étais étudiant. Et du coup, peut-être aussi que quand tu transitionnes, t'as peut-être plus le droit de faire des trucs absurdes, faire la teuf, te mettre dans des états un peu ouf. Et c'est vrai que je ne l'avais pas, par convention sociale, classé dans les drogues au début, mais en fait c'en est une aussi, alors je le mets et je le dis. »

— Max Témoignage recueilli

Deux choses ici. D'abord, une hypothèse que les études ne testent pas : les normes de consommation d'alcool sont genrées, et une transition sociale peut donc déplacer ce qui est autorisé. Ensuite, un problème de mesureBiais déclaratif — écart entre ce qui est vécu et ce qui est rapporté dans une enquête. Il joue dans les deux sens : oubli, minimisation par crainte du jugement, ou catégorisation différente de ce qui « compte » comme drogue. Ici, l'alcool est fréquemment exclu spontanément de la catégorie « drogues ». : si les personnes interrogées ne classent pas spontanément l'alcool parmi les drogues, une partie des enquêtes déclaratives le sous-estime — chez les personnes trans comme chez les personnes cis.

Cette nuance doit être lue à côté d'une analyse complémentaire à très grande échelle. Des chercheur·euses (Hughto et al., 2021) Hughto, J. M. W., Quinn, E. K., Dunbar, M. S., et al. (2021). Prevalence and co-occurrence of alcohol, nicotine, and other substance use disorder diagnoses among US transgender and cisgender adults. JAMA Network Open, 4, e2036512.
DOI:10.1001/jamanetworkopen.2020.36512
, en exploitant des données administratives de santé états-uniennes sur plusieurs millions d'adultes, ont au contraire mis en évidence une prévalence accrue de diagnostics de troubles de l'usage de substances chez les personnes trans. La discordance entre les deux études reflète probablement la différence entre déclarations en population générale et passage par le système de santé.

Ce qui reste valide dans toutes les sources : il faut résister à la tentation de présenter les personnes trans comme une population de consommateur·rices problématiques par essence. Elles ne le sont pas. Mais elles font face à un environnement qui produit, chez celles et ceux qui consomment, davantage de dommages.

Dommages aigus, dommages chroniques

Une distinction utile, trop souvent oubliée : tous les dommages ne sont pas chroniques. Plusieurs papiers (Connolly, Dewan & Holland, 2025 Connolly, D. J., Dewan, H., & Holland, A. (2025). Rising transphobia and disparities in drug-related harm experienced by transgender and gender-diverse people. Harm Reduction Journal, 22, 57.
DOI:10.1186/s12954-025-01218-8
; Connolly et al., 2021 Connolly, D., Aldridge, A., Davies, E., et al. (2021). Comparing transgender and cisgender experiences of being taken advantage of sexually while under the influence. The Journal of Sex Research, 58, 1112–1117.
DOI:10.1080/00224499.2021.1912692
; Tupler et al., 2017) Tupler, L. A., Zapp, D., DeJong, W., et al. (2017). Alcohol-related blackouts, negative alcohol-related consequences, and motivations for drinking reported by newly matriculating transgender college students. Alcoholism: Clinical and Experimental Research, 41, 1012–1023.
DOI:10.1111/acer.13358
rappellent que les personnes trans subissent davantage de dommages aigus liés à l'usage — blackouts alcooliques, idéations suicidaires sous influence, victimisation sexuelle ou non sexuelle alors qu'elles sont intoxiquées.

Cette dimension aiguë est cruciale parce qu'elle réintroduit explicitement l'environnement dans l'équation. Un blackout en soi est un événement neurologique. Mais ce qui se passe pendant ce blackout — qui en profite, qui agresse, qui ramène à la maison ou pas — dépend largement du contexte social et du niveau de protection dont une personne dispose. Que les personnes trans soient surreprésentées dans les agressions sexuelles sous influence ne signifie pas qu'elles consomment « mal ». Cela signifie qu'elles évoluent dans un environnement où leur vulnérabilité est plus facilement repérée, et donc exploitée.

À côté de cette dimension aiguë, le risque chronique de dépendance est lui aussi documenté, principalement à travers les outils psychométriques validésAUDIT (Alcohol Use Disorders Identification Test) et DUDIT (Drug Use Disorders Identification Test) — questionnaires standardisés de repérage d'un usage à risque ou d'une dépendance probable. Ce sont des outils de dépistage, pas de diagnostic : ils signalent une probabilité, ils n'établissent pas un trouble. (Connolly et al., 2022) Connolly, D. J., Davies, E., Lynskey, M., et al. (2022). Differences in alcohol and other drug use and dependence between transgender and cisgender participants from the 2018 Global Drug Survey. LGBT Health, 9, 534–542.
DOI:10.1089/lgbt.2021.0242
administrés en grands échantillons. Là encore : il s'agit d'une statistique de population, pas d'un destin individuel.

Sous-groupes et intersectionnalités

Parler des « personnes trans » comme d'un bloc homogène est une commodité d'écriture qui peut induire en erreur. Les expériences, les trajectoires et les profils de consommation varient nettement selon les sous-groupes.

L'analyse de Hughto et collaborateur·ricesHughto, J. M. W., Quinn, E. K., Dunbar, M. S., et al. (2021). Prevalence and co-occurrence of alcohol, nicotine, and other substance use disorder diagnoses among US transgender and cisgender adults. JAMA Network Open, 4, e2036512.
DOI:10.1001/jamanetworkopen.2020.36512
a notamment mis en évidence que la disparité des troubles de l'usage est plus marquée chez les femmes trans que chez les hommes trans. Plusieurs hypothèses circulent : exposition différentielle à la violence et à la précarité (les femmes trans, en particulier racisées, sont surreprésentées dans le travail du sexe et l'instabilité résidentielle), poids spécifique de la transmisogynieTransmisogynie — forme d'oppression située au croisement de la transphobie et du sexisme, qui vise spécifiquement les femmes trans et les personnes transféminines. Elle ne se réduit pas à l'addition des deux : elle produit des formes de violence et de disqualification qui leur sont propres., ou encore différences d'accès et de trajectoire dans les soins d'affirmation.

Chez les jeunes personnes trans et de genres divers, des études australiennes (Bailey et al., 2024) Bailey, S., Lin, A., Cook, A., et al. (2024). Substance use among trans and gender diverse young people in Australia: patterns, correlates and motivations. Drug and Alcohol Review, 43, 1940–1953.
DOI:10.1111/dar.13915
documentent des motivations de consommation spécifiques : gestion de la dysphorie, exploration identitaire, recherche d'espaces de sociabilité où l'on se sent accepté·e.

Les personnes non-binairesNon-binaire — se dit d'une personne dont le genre ne s'inscrit pas (ou pas exclusivement) dans le binaire homme/femme. Terme parapluie recouvrant des vécus très divers. Dans la recherche, ces personnes sont fréquemment agrégées avec les personnes trans binaires faute d'effectifs — ce qui efface leurs spécificités., enfin, restent le sous-groupe le moins étudié — souvent agrégées avec les personnes trans binaires dans les analyses faute d'effectifs suffisants. Cette invisibilité analytique est en soi un problème.

Cumul, pas addition

Les données mettent en évidence que les personnes trans racisées (BIPOCBIPOCBlack, Indigenous and People of Color. Acronyme issu du contexte nord-américain, largement utilisé dans la littérature scientifique anglophone. Il ne se transpose pas mécaniquement aux catégories statistiques françaises, où le recueil de données ethno-raciales est très encadré.) font face à un cumul de stress qui va au-delà de la simple addition. La méta-analyse de Pellicane et al. (2025) Pellicane, M. J., Quinn, M. E., & Ciesla, J. A. (2025). Transgender and gender-diverse minority stress and substance use frequency and problems: systematic review and meta-analysis. Transgender Health, 10(1), 7–21.
DOI:10.1089/trgh.2023.0025
montre que la proportion de personnes racisées dans un échantillon modèreModération — une variable modératrice change la force ou le sens d'une association entre deux autres variables. Dire que la part de personnes racisées modère l'association stress → alcool signifie que cette association est plus forte dans les échantillons qui en comptent davantage. À distinguer de la médiation, qui décrit par quel chemin l'effet passe. l'association entre stress distal et consommation d'alcool — les échantillons avec plus de personnes BIPOC montrent des effets plus forts.

Les personnes trans racisées subissent simultanément racisme et transphobie, des systèmes d'oppression qui s'entrecroisent et créent des expériences de discrimination qualitativement différentes de celles des personnes uniquement trans ou uniquement racisées. Les taux documentés de violences, de sans-abrisme, d'expériences adverses dans l'enfance et de détresse psychologique y sont significativement plus élevés.

Toute approche de santé publique qui ignorerait ces imbricationsIntersectionnalité — cadre d'analyse formalisé par Kimberlé Crenshaw (1989) : les rapports de domination (genre, race, classe, handicap, statut migratoire…) ne s'additionnent pas, ils se combinent et produisent des situations spécifiques que l'étude d'un seul axe rend invisibles. passerait à côté des personnes qui en ont le plus besoin et reproduirait, sous couvert d'universalisme, les mêmes effacements que ceux qu'elle prétend corriger.

Minority stress : ce qui pousse réellement à consommer

Le modèle du stress de genre minoritaireStress minoritaire — modèle selon lequel les écarts de santé observés dans les groupes minorisés s'expliquent par un stress chronique supplémentaire, produit par la stigmatisation et non par l'appartenance au groupe elle-même. Formulé d'abord pour les populations LGB (Meyer), puis adapté aux personnes trans par Hendricks et Testa., théorisé par Hendricks et Testa en 2012 Hendricks, M. L., & Testa, R. J. (2012). A conceptual framework for clinical work with transgender and gender nonconforming clients. Professional Psychology: Research and Practice, 43(5), 460–467.
DOI:10.1037/a0029597
, distingue deux types de stresseurs.

Stresseurs distaux

Ce qui vient de l'extérieur : précarité, discriminations en tous genres (accès au logement, à l'emploi ou aux soins), rejets sociaux, violences physiques et sexuelles, harcèlements, mégenrage, non-affirmation de l'identité.

Stresseurs proximaux

Ce qui se passe à l'intérieur : la transphobie intériorisée, l'anticipation permanente du rejet, la dissimulation de son identité par peur des conséquences.

« Consommations festives à partir de 17 ans quand j'étais au fond du placard de Tgirl. Mais tous les week-ends : speed, GHB, MDMA. Cannabis la semaine pour les descentes. Arrêt des drogues dites “dures” à mes 25 ans mais consommation continue et quotidienne de cannabis : transition sociale. Reprise vers mes 28 ans des drogues dites dures dans le chemsex : cathinones, GBL… que j'identifie comme résultant d'environnements ou de situations de violences transphobes. »

— Poppy Témoignage recueilli

Une méta-analyse récente (Pellicane et al., 2025) Pellicane, M. J., Quinn, M. E., & Ciesla, J. A. (2025). Transgender and gender-diverse minority stress and substance use frequency and problems: systematic review and meta-analysis. Transgender Health, 10(1), 7–21.
DOI:10.1089/trgh.2023.0025
portant sur 36 études et 76 tailles d'effet a cherché à déterminer lesquels de ces stresseurs prédisent la consommation. Le résultat est net :

Résultat principal

Seul le stress distal — les discriminations et violences vécues — est significativement associé à la consommation d'alcool et de drogues. Les stresseurs proximaux (transphobie intériorisée, anticipation du rejet, dissimulation) ne prédisent pas significativement la consommation.

Les corrélationsCoefficient de corrélation r — mesure l'intensité d'une association linéaire entre deux variables, de −1 à +1. Repères usuels en sciences sociales : ≈ 0,10 petit effet, ≈ 0,30 effet moyen, ≈ 0,50 effet fort. Un r de 0,09 à 0,16 est donc faible mais réel — et à l'échelle d'une population, un petit effet peut concerner beaucoup de gens. sont de taille modeste à petite (r entre 0,09 et 0,16), mais cohérentes et robustes à travers les études. Ce qui pousse la consommation, ce n'est pas le seul fait d'être trans. C'est le fait d'être maltraité·e parce qu'on est trans.

Implication pratique directe : intervenir sur la transphobie intériorisée d'une personne pour réduire sa consommation sera moins efficace que l'aider à développer des stratégies pour faire face aux discriminations extérieures — et surtout, que lutter contre ces discriminations à la source. Il est donc vain (et quelque peu dégueulasse) de faire reposer la responsabilité sur les individus alors que nous parlons ici d'un problème à une échelle bien supérieure.

Nuance : à l'échelle des études disponibles, les discriminations et violences externes présentent l'association la plus robuste avec les consommations. Cela n'exclut pas que la dysphorie ou l'auto-surveillance jouent un rôle important dans certaines trajectoires individuelles.

Daily diary : le lien, jour après jour

Une étude de type daily diaryÉtude « journal quotidien » (daily diary) — protocole où les participant·es rapportent chaque jour ce qu'ils ont vécu, sur plusieurs semaines. Avantage décisif : chaque personne est comparée à elle-même d'un jour à l'autre, ce qui neutralise ses caractéristiques stables et clarifie l'ordre temporel des événements. Limite : les effectifs sont souvent petits. (Wolford-Clevenger et al., 2021) Wolford-Clevenger, C., Flores, L. Y., Bierma, S., et al. (2021). Minority stress and drug use among transgender and gender diverse adults: a daily diary study. Drug and Alcohol Dependence, 220, 108508.
DOI:10.1016/j.drugalcdep.2021.108508
apporte une confirmation temporelle précieuse. Pendant 30 jours, 38 adultes trans et de genre divers ont rempli chaque matin un questionnaire sur leur journée précédente : ont-ils vécu du stress externe (discrimination, rejet, violence) ? Ont-ils consommé des drogues ?

Les résultats du modèle multiniveauxModèle multiniveaux — méthode statistique adaptée aux données emboîtées (ici : des centaines de journées, emboîtées dans 38 personnes). Elle distingue ce qui varie entre les personnes de ce qui varie chez une même personne d'un jour à l'autre — c'est ce second niveau qui permet de parler de séquence temporelle. sont clairs : les jours où une personne subit un stresseur externe, elle a significativement plus de chances de consommer le même jour (OROdds ratio (OR) — rapport de cotes entre deux situations. OR = 1 signifie « aucune différence ». Un OR de 1,16 correspond à une hausse modeste de la probabilité. Attention : un OR n'est pas un risque absolu et ne dit rien de la fréquence réelle de l'événement. = 1,16 ; p = 0,01). La stigmatisation intériorisée, en revanche, ne prédit pas la consommation au quotidien.

C'est une dynamique qui paraît claire (et logique). Quelqu'un est rejeté, humilié·e, menacé, et le soir, la probabilité qu'il ou elle consomme augmente. C'est une réponse de copingCoping — ensemble des stratégies mobilisées pour faire face à une situation stressante. Le terme est descriptif, pas moral : consommer pour tenir est une stratégie de coping, au même titre qu'appeler un·e ami·e. Ce qui distingue les trajectoires, c'est le coût de la stratégie et les alternatives réellement disponibles. immédiate à une douleur réelle.

Le pré-drinking, cas d'école

Le pré-drinkingPré-drinking — consommation d'alcool avant de se rendre dans un lieu de sortie. Pratique très répandue toutes populations confondues, souvent pour des raisons économiques. Elle est associée à des consommations totales plus élevées sur la soirée et à davantage de dommages aigus. — boire avant de sortir — illustre concrètement ce phénomène. Une étude britannique (Connolly et al., 2024) Connolly, D. J., Ezquerra-Romano, I., O'Callaghan, S., et al. (2024). Pre-drinking is associated with possible alcohol dependence in UK trans and non-binary communities. Alcohol and Alcoholism, 60, agae084.
DOI:10.1093/alcalc/agae084
sur les communautés trans et non-binaires a documenté que cette pratique y est fortement associée à une dépendance alcoolique probable. Boire avant de sortir, c'est une forme d'auto-anesthésie sociale anticipée : « je ne sais pas comment je vais être reçu·e, alors je m'arme. »

Relation dose-réponse : plus de discrimination, plus de dommages

Une étude incluant 600 adultes trans (Wolfe et al., 2021) Wolfe, H. L., Biello, K. B., Reisner, S. L., et al. (2021). Transgender-related discrimination and substance use, substance use disorder and treatment history among transgender adults. Drug and Alcohol Dependence, 223, 108711.
DOI:10.1016/j.drugalcdep.2021.108711
du Massachusetts et de Rhode Island a utilisé une approche dose-réponse pour quantifier le lien entre discrimination quotidienne et consommation. Les participant·es ont été réparti·es en quatre quartilesQuartile — découpage d'un échantillon en quatre groupes de taille égale, du plus faible au plus élevé sur une variable. Comparer le quartile supérieur au quartile inférieur revient à comparer les 25 % les plus exposé·es aux 25 % les moins exposé·es. selon le niveau de discrimination subi tout au long de leur vie.

Tab. 1
Quartile de discrimination le plus élevé vs le plus bas
Écart mesuré Indicateur Statistique
×3,64 Probabilité de trouble de l'usage de substances diagnostiqué aOROdds ratio ajusté (aOR) — odds ratio corrigé statistiquement de l'effet de variables tierces (âge, revenus, autres violences…). L'ajustement réduit le risque que l'association observée soit due à ces facteurs, mais il ne neutralise que ce qui a été mesuré : une confusion résiduelle reste toujours possible. = 3,64 ; p = 0,006
×3,93 Probabilité de recours au traitement aOR = 3,93 ; p = 0,005
B = 1,44 Fréquence de consommation sur 12 mois p = 0,009

Plus l'exposition à la discrimination augmente, plus les indicateurs de dommages augmentent — c'est la signature d'une relation dose-réponse.

D'après Wolfe et al. (2021), Drug and Alcohol Dependence, 223, 108711.

Il est primordial de rappeler qu'un quartile de discrimination, ce sont des années de vies vécues. Le témoignage de Poppy l'illustre parfaitement.

« Psychiatrisation pour dépression sévère. Antidépresseurs et beaucoup de cannabis. Bouffée délirante aiguë. Traitement antipsychotique. Début des benzodiazépines. Détournement des benzodiazépines pour les descentes post-chemsex. Majoration des quantités et des durées de périodes de consommation de cathinones, allant jusqu'à un mois et demi de consommation quotidienne. »

— Poppy Témoignage recueilli

Aucune de ces étapes n'est une décision isolée. Chacune répond à la précédente, et chacune se produit dans un environnement qui ne propose rien d'autre. C'est ce que mesure une relation dose-réponse : une exposition qui s'accumule et des réponses de plus en plus coûteuses, faute d'autres solutions possibles.

Ces associations tiennent même après contrôle des abus subis dans l'enfance, des violences conjugales et des autres formes de discrimination. La transphobie est un facteur de risque indépendant — pas simplement le signe d'une vulnérabilité générale à la victimisation.

Une autre étude (Davies et al., 2024) Davies, E. L., Ezquerra-Romano, I., Thayne, B., et al. (2024). Discrimination, gender dysphoria, drinking to cope, and alcohol harms in the UK trans and non-binary community. Alcohol and Alcoholism, 59(1), agad060.
DOI:10.1093/alcalc/agad060
porte sur 462 personnes trans et non binaires ayant déjà consommé de l'alcool. Elle distingue plusieurs motivations : boire pour gérer la dysphorie, supporter une difficulté, améliorer une expérience, socialiser ou avoir des rapports sexuels.

La discrimination est associée à davantage de dommages et à un risque supérieur de dépendance ; une partie de cette association passe statistiquement par le coping et la consommation destinée à gérer la dysphorie (médiationMédiation — analyse qui teste par quel chemin une variable en influence une autre (ici : discrimination → boire pour gérer → dommages). Point de vigilance majeur : sur des données transversales, recueillies à un seul moment, une médiation reste une hypothèse de mécanisme, pas une démonstration de séquence causale.).

  • l'alcool ou les autres produits comme anesthésie sociale ;
  • la peur du regard et du mégenrage ;
  • la dysphorie dans les situations sociales ou sexuelles ;
  • la coexistence de fonctions positives et de dommages.

Les motivations à la consommation sont multiples, mais certaines fonctions de coping sont associées aux usages les plus dommageables.

Et en France ? Une population mal comptée

La France ne dispose d'aucun recensement de l'identité de genre. Les estimations convergent autour de 0,3 à 0,5 % d'adultes trans (HAS, 2025) Haute Autorité de Santé. (2025). Transidentité : prise en charge de l'adulte. Recommandation de bonne pratique. Saint-Denis : HAS, juillet 2025. . Un indicateur indirect existe : le nombre de personnes admises en ALDAffection de longue durée (ALD) — dispositif de l'Assurance maladie ouvrant droit à une prise en charge à 100 %. C'est un indicateur administratif, pas démographique : il ne compte que les personnes ayant engagé une démarche de soins et obtenu une reconnaissance. Sa hausse mêle donc évolution réelle, meilleur accès aux soins et changements de pratiques de codage. au titre d'une transidentité, qui est passé de 9 000 en 2020 à 22 550 en 2023. Soixante-dix pour cent de ces personnes ont entre 18 et 35 ans.

Ce qu'on sait de la transphobie en France

Les études françaises sur la transphobie (Velter & Dumond, 2021) Velter, A., & Dumond, M. (2021). Encore trop peu d'études françaises rendent compte de la transphobie et de ses conséquences en santé publique. Bulletin épidémiologique hebdomadaire, (6-7), 128–129. restent rares. Les quelques travaux disponibles convergent néanmoins sur l'ampleur du phénomène :

  • Enquête Alessandrin et Espineira (2014, 309 répondant·es) : 85 % rapportent avoir été victimes de transphobie au cours de leur vie, 37 % de manière répétée dans l'année. 56 % ont fait une dépression à la suite d'actes transphobes, 18 % une tentative de suicide.
  • Enquête Virage (Ined, 2015) : 61 % des personnes trans rapportent des violences intrafamiliales au cours de leur vie ; 80 % des violences dans l'espace public, dont près de la moitié à caractère sexuel.
  • Enquête Acceptess-T (2010) auprès de femmes trans migrantes : 87 % rapportent des agressions verbales répétées, 67 % des agressions physiques multiples.

Ces trois enquêtes sont citées ici via la synthèse de Velter & Dumond (2021) — il s'agit donc de citations secondaires. Leurs échantillons sont de convenance et non représentatifs : les pourcentages décrivent les personnes qui ont répondu, pas l'ensemble de la population trans en France.

La seule donnée quantitative française sur la consommation

Une étude rétrospective menée à l'hôpital Saint-Antoine (Paris) (Chevallier et al., 2025) Chevallier, T., Valin, N., Magrini, G., et al. (2025). Transgender healthcare with challenges, disparities, and the path forward. BMC Public Health, 25, 2537.
DOI:10.1186/s12889-025-23255-5
entre 2021 et 2022 a documenté la situation de 50 personnes trans suivies au service de maladies infectieuses. La population est très spécifique — 49/50 femmes trans, 39/50 nées au Brésil, 41/50 travailleuses du sexe, 35/50 sans-papiers — et ne représente pas l'ensemble des personnes trans vivant en France.

Tab. 2
Cohorte Saint-Antoine (n = 50) — comparaisons indicatives
Part Indicateur Point de comparaison cité
54 % Usage régulier de drogues vs 10,3 % en population générale
66 % Violences vécues vs 5,1 % en population féminine générale
62 % Jamais vu de médecin généraliste en France 80 % en exprimaient le besoin
20 % Pratiques de chemsexChemsex — usage intentionnel de substances psychoactives (cathinones, GHB/GBL, méthamphétamine…) dans un contexte sexuel, pour prolonger, intensifier ou désinhiber les rapports. Les enjeux de réduction des risques y sont spécifiques : dosages, interactions, consentement, matériel, gestion des descentes. Cannabis 28 %, cocaïne 18 %, kétamine 16 %

Les comparaisons avec la population générale proviennent de sources distinctes, avec des définitions et des périodes de recueil différentes : elles donnent un ordre de grandeur, pas une mesure d'écart rigoureuse.

D'après Chevallier et al. (2025), BMC Public Health, 25, 2537.

Ces chiffres ne disent pas « ce qu'est la consommation chez les personnes trans en France ». Ils disent ce que devient la consommation chez des personnes cumulant plusieurs stigmas : transidentité, migration sans-papiers, travail du sexe, exclusion du système de santé.

Ce que ces données ne permettent pas de dire

Maintenant qu'on s'est dit tout ça, il est important de rester prudent·es sur les données scientifiques et sur ce que nous apportent les différents témoignages. En effet, l'expérience de la transidentité, croisée avec celle de la consommation de psychotropes, prend de nombreuses formes qui ne sauraient être résumées en une courte affirmation de quelques mots.

Par exemple, de nombreuses personnes expliquent que leur questionnement de genre, leur transition, ou même leur parcours de vie lié à leur genre, n'expliquent pas nécessairement leurs consommations, et inversement.

« J'ai un rapport un peu compliqué aux drogues mais qui s'améliore avec le temps, je ne pense pas que mon genre influe beaucoup sur ce rapport. […] Aujourd'hui j'ai un diagnostic TSA et TDAH et je comprends un peu mieux pourquoi : le côté rigide et moral de "c'est mal donc il faut pas en prendre", et le côté circuit de la récompense et déficit de dopamine. »

— Dani Témoignage recueilli

Ce que Dani décrit — une neurodivergence, un rapport moral hérité, une intensité qui déborde aussi sur d'autres domaines que les produits — n'a rien de spécifiquement trans. Les données du présent article établissent une association au niveau d'une population. Elles ne disent rien de la trajectoire d'une personne en particulier, et n'autorisent personne à interpréter la consommation d'une personne trans comme un « symptôme » de sa transidentité.

Cinq conclusions que les données ne permettent pas

Les données présentées ici ne permettent pas de conclure que :

  • la transidentité provoque la consommation (ni l'inverse d'ailleurs) ;
  • toute consommation est une réponse à la dysphorie ;
  • toutes les personnes trans sont davantage exposées de la même manière ;
  • toute consommation est problématique ;
  • la transition résout automatiquement les difficultés de consommation.

Conclusion

Les statistiques permettent de comprendre dans quels environnements les consommations et les dommages deviennent plus probables. Elles disent beaucoup moins ce que les substances représentent concrètement pour les personnes qui les utilisent.

C'est l'objet du deuxième volet de ce dossier.

Bibliographie

Sources et références

Classement alphabétique par premier auteur, puis par année. Chaque référence porte son évaluation DRUGZ : type d'étude, niveau de preuve, qualité méthodologique et confiance dans l'usage qui en est fait ici.

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