Dossier — Transidentité · Volet 2/3

Transidentité et psychotropes : se (re)construire soi-même

Explorer, supporter, appartenir, réhabiter son corps

Le premier volet de ce dossier a montré dans quels environnements les consommations et les dommages deviennent plus probables. Il disait beaucoup moins ce que les substances représentent concrètement pour les personnes qui les utilisent. C'est l'objet de ce deuxième article : quelle place les produits peuvent-ils prendre dans les trajectoires identitaires, corporelles, sociales et psychiques des personnes trans et de genre divers ?

Cet article n'aurait pas pu être écrit sans les nombreux témoignages et retours critiques apportés par les personnes concerné·es par le sujet abordé ici. Merci pour votre confiance et le partage de vos expériences de vie.

Ce que les produits font

Les drogues ne remplissent pas une seule fonction

Christian Müller a proposé une liste des raisons de consommer que nous avons détaillée dans Pourquoi on s'drogue ? : sociabilité, plaisir, exploration, performance, récupération, automédication, apparence, spiritualité. Rien là-dedans n'est propre aux personnes trans. Ce qui change d'une trajectoire à l'autre, c'est ce qui alimente chaque fonction et ce qu'il en coûte de s'en passer.

Cinq fonctions reviennent avec insistance dans les témoignages recueillis.

Tab. 1
Cinq fonctions récurrentes dans les témoignages
Fonction Ce que la personne cherche
Anesthésier Réduire la dysphorieDysphorie de genre — détresse liée à l'écart entre le genre vécu et le genre assigné à la naissance, ou entre le genre vécu et le corps / le regard social. Elle n'est ni constante, ni universelle : toutes les personnes trans n'en font pas l'expérience, et son intensité varie fortement selon les contextes., l'angoisse, la douleur, le regard des autres
Réguler Dormir, manger, tenir une descente, interrompre une crise
Explorer Interroger son identité, son corps, son histoire
Appartenir Trouver une communauté, des espaces où l'on est reconnu·e
Intensifier Plaisir, fête, sexualité, créativité, sensation

Ces fonctions ne s'excluent pas et ne constituent pas une typologie de personnes : elles décrivent des usages, souvent simultanés chez une même personne.

Ces fonctions ne s'excluent pas. La même soirée peut servir à appartenir et à anesthésier. Le même produit peut explorer un mois et anesthésier le suivant. Une personne peut consommer par plaisir, pour explorer une dimension de son identité, et parfois pour faire taire la fatigue accumulée d'un environnement hostile. Les motivations coexistent parce que les vies sont faites comme ça.

Ce que ça change en consultation

La question n'est pas « est-ce que cette personne consomme ? » mais « quelle place cette consommation prend-elle dans sa vie, et à quoi lui sert-elle ? » — puis écouter la réponse sans la réinterpréter.

Des technologies du soi

Réduire les usages de drogues chez les personnes trans à du copingCoping — ensemble des stratégies mobilisées pour faire face à une situation stressante. Le terme est descriptif, pas moral : consommer pour tenir est une stratégie de coping, au même titre qu'appeler un·e ami·e. Ce qui distingue les trajectoires, c'est le coût de la stratégie et les alternatives réellement disponibles. serait incomplet, et honnêtement un peu condescendant : ça revient à ne leur accorder que des consommations subies.

Des chercheur·euses (Pienaar et al., 2020) Pienaar, K., Murphy, D. A., Race, K., & Lea, T. (2020). Drugs as technologies of the self: enhancement and transformation in LGBTQ cultures. International Journal of Drug Policy, 78, 102673.
DOI:10.1016/j.drugpo.2020.102673
ont proposé de lire certains usages dans les cultures LGBTQ+ comme des « technologies du soi » : des pratiques par lesquelles on explore son identité, on transforme son rapport au corps, on fabrique du lien communautaire. C'est un travail qualitatif et théorique : il documente des significations et propose un cadre d'interprétation, il ne mesure rien.

L'idée n'est pas neuve dans les faits, seulement dans la littérature scientifique. Les espaces LGBTQIA+ ont longtemps été des lieux de sociabilité où certaines substances circulaient librement, notamment parce que c'étaient les seuls espaces perçus comme relativement sûrs. Une prise de MDMA en fête entre pair·es trans et une prise solitaire pour engourdir un mal-être quotidien : même produit, deux objets différents.

Témoignage recueilli

« Je fais usage de drogue aussi pour m'explorer. Elle me guide vers qui je suis vraiment — enfin, c'est mon impression bien sûr. Elle me permet de trouver plein de recoins cachés que je ne connaissais pas sur moi-même. »

— cnsnnoyee

Ce « enfin, c'est mon impression bien sûr » mérite d'être souligné. Les personnes concernées sont souvent plus prudentes sur la portée de leurs expériences que les discours qui prétendent les analyser.

Faire taire, quitter ou réhabiter son corps

C'est la fonction la plus fréquemment décrite, et la plus ambivalente. Modifier temporairement la perception qu'on a de son corps peut soulager, révéler, ou aggraver — parfois les trois dans la même trajectoire.

Junko décrit la disparition du corps comme un objectif en soi :

Témoignage recueilli

« Je consomme de la kétamine relativement occasionnellement mais en assez grosse quantité, je suis complètement adepte du k-hole. Ce sentiment de pouvoir absolument oublier l'existence de mon corps, n'être qu'une abstraction de moi-même, est un soulagement indescriptible. Pour plein de raisons, mais notamment par rapport au genre, celui qui m'a été assigné ne me convenant pas. »

— Junko

Ce que la kétamine produit ici n'a rien d'accessoire : la dissociationDissociation — état dans lequel le lien habituel entre la conscience, le corps et l'environnement se relâche : impression d'être extérieur·e à soi, de flotter, de percevoir son corps comme un objet distant. Le k-hole en est la forme intense produite par de fortes doses de kétamine. C'est un effet recherché autant qu'un risque : immobilité, vomissements, incapacité à demander de l'aide. est exactement l'effet recherché. Quand le corps est le lieu de la souffrance, un produit qui suspend la conscience du corps supprime la souffrance à sa source apparente. La logique est imparable à court terme, et c'est précisément ce qui la rend risquée à moyen terme : elle fonctionne trop bien.

Junko décrit aussi ce que l'héroïne rend possible :

Témoignage recueilli

« Elle m'a permis de complètement faire abstraction de la perception des autres — et de l'autoflicage, de l'autodépréciation venant de ma propre personne — et a créé un terrain propice pour m'expérimenter dans mon genre, et dans mon être. Bien que les effets soient éphémères, j'en garde à chaque fois un petit bout dans mon bagage après. Le doute, la peur du regard, l'angoisse reviennent, mais je garde en tête la joie que j'ai pu expérimenter durant ces moments. »

— Junko

Iel ajoute, sans qu'on le lui demande : « j'essaie d'être vigilant, j'espace mes consos et je veille sur moi », puis « j'ai pas non plus envie de dire que tout le monde devrait taper de l'hero pour s'épanouir dans son genre ». La lucidité sur l'ambivalence vient de la personne concernée, pas du commentaire extérieur.

À l'exact opposé, V. décrit un produit qui a rendu le corps insupportable :

Témoignage recueilli

« J'ai eu une assez longue période d'addiction au cannabis, de mes 19 à mes 22 ans. Je fumais quotidiennement tout en étant consciente que ça me faisait du mal — au bout d'un moment je faisais des crises d'angoisse à chaque fois que je fumais — et que ça faisait ressortir de manière brutale mon inconfort corporel lié à ma transidentité, avant que je puisse mettre des mots dessus. »

— V.

Le cannabis n'a pas créé la dysphorie de V. Il a levé le voile qui la rendait supportable, avant que le vocabulaire pour la nommer soit disponible. Une expérience de ce type, sans cadre et sans mots, est violente.

Entre les deux, Toad décrit un desserrement plutôt qu'une disparition :

Témoignage recueilli

« Les produits m'ont permis d'être plus ouvert, moins introverti et moins anxieux. J'étais moins concentré sur ce que les autres pouvaient voir de moi. Car même si j'ai, d'après les autres, un bon cispassing, j'ai toujours l'impression que c'est ce qu'on voit en premier chez moi. Les prises de drogues m'ont vraiment permis de me libérer de ce poids. »

— Toad

Trois personnes, trois produits, trois directions. Aucune généralisation ne survit à cette comparaison, et c'est le point.

Le passing, le regard des autres et l'auto-surveillance

Ce que Toad appelle « ce qu'on voit en premier chez moi » a un nom dans la littérature : l'hypervigilanceHypervigilance — état d'attention permanente à l'environnement et aux réactions d'autrui, décrit dans le modèle du stress minoritaire comme un stresseur proximal. Elle ne dépend pas de la survenue d'un incident mais de son anticipation : c'est une charge cognitive continue, invisible de l'extérieur., cette part du stress minoritaireStress minoritaire — modèle selon lequel les écarts de santé observés dans les groupes minorisés s'expliquent par un stress chronique supplémentaire, produit par la stigmatisation et non par l'appartenance au groupe elle-même. Il distingue les stresseurs distaux (discriminations, violences subies) des stresseurs proximaux (transphobie intériorisée, anticipation du rejet, dissimulation). qui ne dépend plus de ce qui arrive mais de ce qu'on anticipe. Scanner en permanence les visages, préparer sa voix avant de commander un café, calculer le risque avant d'entrer dans des toilettes. Un travail cognitif continu, gratuit pour la société, épuisant pour la personne.

Certains produits interrompent ce travail. C'est même parfois leur fonction principale.

Témoignage recueilli

« Je trouvais que fumer améliorait mon cis-passing — ce qui m'importe un peu moins maintenant, puisque grâce aux hormones je me sens plus à l'aise avec mon corps. »

— Finn

Finn décrit deux choses en une phrase. D'abord un usage instrumental : fumer comme accessoire de genre, geste social qui déplace ce qu'on lit sur un corps. Ensuite une évolution : l'accès aux soins d'affirmation a rendu cette fonction moins nécessaire. Nous y reviendrons.

Une apparente contradiction avec le volet 1

La méta-analyse de Pellicane et ses collèguesPellicane, M. J., Quinn, M. E., & Ciesla, J. A. (2025). Transgender and gender-diverse minority stress and substance use frequency and problems: systematic review and meta-analysis. Transgender Health, 10(1), 7–21.
DOI:10.1089/trgh.2023.0025
montrait que seuls les stresseurs distaux (discriminations, violences vécues) prédisent significativement la consommation, et pas les stresseurs proximaux. Or Junko, Toad et Finn décrivent exactement des consommations dirigées contre l'auto-surveillance et l'autodépréciation.

Il n'y a pas de contradiction, il y a deux objets différents. Une méta-analyse mesure une association moyenne dans des populations ; un témoignage décrit un mécanisme dans une vie. Un facteur peut ne pas expliquer la variance entre les individus tout en étant l'expérience subjective centrale de certains d'entre eux. Confondre les deux, c'est soit nier des vécus au nom d'une statistique, soit généraliser un vécu au nom d'une intuition.

Les espaces queer et festifs : refuge et exposition

Deux choses simultanément vraies : ces espaces sont parfois les seuls où le genre d'une personne n'est pas contesté, et ce sont des espaces où les produits circulent davantage.

Témoignage recueilli

« Je suis rentré dans le milieu de la free party, qui proposait ces usages de manière accessible, et c'est le seul milieu festif où mon identité n'était pas remise en cause et où je sentais que je pouvais être qui je voulais sans avoir peur d'être jugé. Je ne pense pas que le milieu de la free ait causé la prise de drogue, c'est juste que c'est plus facilement accessible. Si j'étais resté dans un milieu festif classique, j'aurais aussi pris des drogues, mais peut-être avec plus de difficulté et en cachette, car c'est mal vu dans les milieux dits classiques. »

— Toad

Toad écarte lui-même l'explication paresseuse. Le milieu ne cause pas la consommation ; il en change les conditions — accessibilité, visibilité, coût social. Une consommation cachée est une consommation sans réduction des risques.

Philémon décrit le même mécanisme dans les squats queer des années 2010 :

Témoignage recueilli

« C'était des lieux assez accueillants d'une forme de marginalité et de "chelouterie" : être au RSA, ne pas s'épiler, faire du travail du sexe — du coup la drogue faisait partie du truc. C'était ok. Un contexte assez permissif, et assez chouette, même s'il était moins dans la RdR que ça peut l'être maintenant. »

— Philémon

Cette dernière incise est précieuse : l'acceptation sans culture de réduction des risques laisse les gens seuls avec des produits. Un environnement tolérant n'est pas automatiquement un environnement protecteur.

Le récit de Lina montre la version la plus tendue de cet équilibre :

Témoignage recueilli

« Je me suis outée socialement en janvier 2026 et c'est là que la chute a commencé. Mes ami·es me tournaient le dos, je me faisais volontairement mégenrer, je n'ai jamais autant entendu mon deadname que depuis que je ne l'utilise plus. […] Une amie trans m'a parlé des soirées tech. J'ai été à ma première soirée en avril, l'ambiance était incroyable, personne ne me connaissait et quand je parlais à des gens ils respectaient mes pronoms. C'était nouveau pour moi. Je me sentais comprise et respectée. »

— Lina

Le premier espace où Lina a été correctement genrée est aussi celui où elle a pris sa première MDMA. Ce n'est pas une coïncidence morale, c'est une conséquence de la rareté du premier terme. Quand un seul type de lieu vous reconnaît, vous n'avez pas le luxe de choisir ses normes de consommation.

Psychédéliques et questionnements de genre

Beaucoup de gens, trans ou non, vivent des expériences psychédéliques dont sortent des questionnements existentiels : une orientation professionnelle remise en cause, une paix trouvée avec une situation ancienne, ou des réflexions trop abstraites pour tenir dans des mots.

Une étude de 2025 Gaughan, S. J., Wootton, A. R., Krantz, D., et al. (2025). Naturalistic psychedelic experiences and gender-based self-acceptance in transgender and gender-expansive people. International Journal of Transgender Health.
DOI:10.1080/26895269.2025.2478112
a documenté ces expériences chez des personnes trans et de genre divers. C'est une enquête sur des usages naturalistesUsage naturaliste — usage survenu hors protocole de recherche, dans les conditions réelles de vie des personnes. À l'inverse d'un essai clinique, rien n'est contrôlé : ni la substance, ni la dose, ni le contexte. Ces travaux décrivent des expériences ; ils n'établissent pas d'effet attribuable au produit., déclarative et rétrospective, sur un échantillon de convenanceÉchantillon de convenance — recrutement des personnes les plus faciles à atteindre (réseaux sociaux, associations, forums) plutôt que par tirage au sort. Les personnes qui répondent sont souvent celles que le sujet concerne le plus : les résultats décrivent ce groupe, pas la population générale.. Elle décrit des expériences ; elle n'établit pas d'effet.

Trois de ses résultats recoupent presque exactement les témoignages reçus :

  • le poids du set and settingSet and setting — le set désigne l'état intérieur de la personne (humeur, attentes, santé mentale, intentions), le setting l'environnement physique et social de la prise. Ces deux dimensions orientent fortement le contenu d'une expérience psychédélique, à substance et dose identiques., en particulier le caractère affirmatif ou non de l'environnement ;
  • une augmentation rapportée de l'acceptation de son genre, de l'autocompassion, et un élargissement de la manière de concevoir le genre ;
  • des expériences produisant aussi bien de l'euphorie de genre que de la dysphorie ou des épisodes psychiquement difficiles.

Pio décrit une expérience du premier type :

Témoignage recueilli

« Un trip sous champi, seul, les yeux fermés avec de la musique sans parole. Assez intense et spirituel, qui m'a rapproché de mon corps et qui m'a fait comprendre que chercher à le modifier en transitionnant, c'était pas aller contre mon corps ou la nature, mais une espèce de cocréation entre la vie et moi. »

— Pio

Toad décrit une réconciliation avec son passé :

Témoignage recueilli

« Pendant un trip de LSD, j'ai eu une très longue vision : je voyais à l'intérieur de moi, et il y avait une jeune personne en moi, qui était en fait le moi d'avant le coming out, recroquevillé, en pleurs, avec le sentiment d'être seul et abandonné. J'en ai tiré cette conclusion : je dois accepter mon passé et l'intégrer à ma vie de maintenant pour en faire une force. Des années de psy pour la transidentité, et c'est un trip de LSD qui m'a permis de me réconcilier avec mon moi d'avant. »

— Toad

Ce que les psychédéliques ne font pas

La formulation prudente s'impose ici, et pas par prudence rhétorique : les psychédéliques ne révèlent aucune identité « vraie » et ne rendent personne trans. Ils modifient temporairement les catégories habituelles de perception, ce qui fournit à certaines personnes de nouvelles ressources pour interpréter un vécu qu'elles avaient déjà. Junko attribue à des prises de LSD le fait d'avoir senti que la masculinité qu'on lui imposait ne lui allait pas ; ce sentiment ne s'est pas fabriqué pendant le trip.

Marie raconte une expérience frappante, et son contexte l'est tout autant :

Témoignage recueilli

« J'ai vécu un truc très spécifique lors d'un trip sous DMT, dans un contexte difficile de ma vie, mais rien à voir avec la transidentité. Quelques jours avant, j'avais fait une tentative de suicide et perdu le goût de continuer. Et lors de l'expérience, je me suis vue "en meuf", et une aura de calme, de bien-être se dégageait de cette moi du futur. Truc fou : je n'avais pas conscience d'être une femme trans, ni même que ça existait. »

— Marie

Ce témoignage circule bien parce qu'il est beau. Il faut donc dire ce qu'il contient aussi : une tentative de suicide quelques jours avant, et, à une autre période, « au moins 200 fois » de DMT, dont des prises matinales — « ça me permettait juste d'éviter de vivre avec des angoisses toute la journée ». La même molécule, chez la même personne, a servi une fois de révélation et longtemps d'anesthésiant quotidien.

V., de son côté, décrit des champignons dans une période de fragilité :

Témoignage recueilli

« C'était une expérience plus positive que le cannabis, mais malgré tout violente pour ma psyché fragile de meuf trans dans le placard. J'ai pas mal été déprimée à la suite de ça. Les champis m'avaient donné l'impression éphémère de me rapprocher de mon "moi" réel, sans pour autant me permettre le déclic que j'ai eu plus tard, quand j'ai compris que j'étais trans. »

— V.

Une expérience qui approche sans permettre de nommer, dans un contexte de placard et de détresse, ça produit de la dépression plutôt que de la clarté. C'est exactement ce que le set and setting recouvre, et c'est ce qui distingue le récit de Pio — sûr de sa transitude, date d'opération déjà posée, trip choisi et préparé — de celui de V.

Enfin, tout le monde ne vit pas ce type d'expérience :

Témoignage recueilli

« Moi j'ai pas eu d'expérience psychédélique ayant mené à de grands questionnements sur l'identité de genre. Mes consommations ont plus de liens avec des soucis psys qu'avec ma transidentité. »

— Haze

Santé mentale : ce que les produits remplacent

Être trans n'est pas un trouble mental

Le rappel est nécessaire parce que l'inverse continue d'être affirmé, y compris par des soignant·es. La transidentité n'est pas une pathologie psychiatrique. Les personnes trans peuvent présenter des troubles psychiques, comme n'importe quelle autre population ; ces troubles ne définissent pas leur identité et ne démontrent rien sur sa nature.

La souffrance associée, quand elle existe, vient de la dysphorie, des violences, des discriminations, du rejet familial, du mégenrageMégenrage — fait de désigner une personne avec un genre qui n'est pas le sien (pronoms, accords, titres, prénom mort). Peut être ponctuel ou systématique, involontaire ou délibéré ; l'effet cumulatif est documenté comme un stresseur à part entière., des obstacles aux soins, de la précarité administrative et matérielle. Les recommandations françaises de la Haute Autorité de santé Haute Autorité de Santé. (2025). Transidentité : prise en charge de l'adulte. Recommandation de bonne pratique. Saint-Denis : HAS, juillet 2025. , publiées en juillet 2025, distinguent explicitement l'identité de genre des troubles psychiatriques coexistants : elles demandent de repérer les besoins de santé mentale sans soumettre l'identité trans à une validation psychiatrique et sans retarder les soins de transition lorsqu'un accompagnement psychologique s'avère utile.

Dysphorie de genre

Détresse liée à l'écart entre le genre vécu et le genre assigné, ou entre le genre vécu et le corps et le regard social. Ni constante, ni universelle.

Psychotrope prescrit

Antidépresseur, anxiolytique, hypnotique, antipsychotique, thymorégulateur, psychostimulant.

Hormones d'affirmation de genre

Traitement endocrinologique. Ce ne sont pas des psychotropes. Elles ont des effets psychologiques et peuvent interagir avec certains médicaments, ce qui ne change rien à leur nature.

Des difficultés plus fréquentes, des chiffres impossibles à résumer en un chiffre

Les indicateurs étudiés sont toujours les mêmes : dépression, anxiété, idées suicidaires, tentatives de suicide, symptômes post-traumatiques, troubles alimentaires, troubles du sommeil, isolement. Deux travaux donnent un ordre de grandeur.

Des chercheur·euses (Watkinson et al., 2024) Watkinson, R. E., et al. (2024). Gender-related self-reported mental health inequalities in primary care in England. The Lancet Public Health. ont exploité une vaste enquête de médecine générale en Angleterre, en distinguant plusieurs catégories d'identité de genre. Ils mettent en évidence d'importantes inégalités de santé mentale déclarée, particulièrement marquées chez certaines personnes non binaires et trans. L'étude est transversaleÉtude transversale — recueil effectué à un seul moment, sans suivi dans le temps. Elle permet de décrire des fréquences et des associations, jamais un ordre d'apparition : impossible d'y distinguer ce qui précède de ce qui suit. : elle photographie, elle n'explique pas.

D'autres (Wanta et al.) Wanta, J. W., et al. Mental Health Diagnoses Among Transgender Patients in the Clinical Setting. ont analysé les diagnostics psychiatriques enregistrés dans une grande base de dossiers médicaux américains ; ils sont plus fréquents chez les patients identifiés comme trans. Une limite décisive : la base ne contient que les personnes en contact avec le système de soins. Elle mesure des diagnostics posés, pas une prévalence en population.

Pourquoi il n'y aura pas de chiffre ici

Je ne donnerai pas de chiffre du type « X % des personnes trans sont dépressives ». Les estimations varient énormément selon la population recrutée, l'âge, le pays, la méthode d'identification des personnes trans, le recours à un diagnostic ou à un questionnaire, le lieu de recrutement, la période et les instruments utilisés. Un chiffre isolé sorti de ce contexte ne renseigne sur rien, et sert généralement à autre chose qu'à informer.

Ce que la santé mentale doit au contexte

Le modèle du stress minoritaire, développé dans le premier volet, se décline ici sur la santé mentale plutôt que sur la consommation.

Une revue systématiqueRevue systématique — synthèse construite selon un protocole explicite : critères d'inclusion annoncés, recherche exhaustive, évaluation de la qualité des travaux retenus. Elle ne vaut jamais mieux que les études qu'elle rassemble : une synthèse d'études observationnelles reste observationnelle. (Mezza et al., 2024) Mezza, F., et al. (2024). Minority stress and mental health in European transgender and gender diverse people: a systematic review. , portant sur les personnes trans et de genre divers en Europe, conclut à une association régulière entre facteurs de stress minoritaire et moins bonne santé mentale, les discriminations liées au genre figurant parmi les facteurs les plus fréquemment documentés. L'hétérogénéité est forte et les contextes nationaux très différents.

Une autre étude (Puckett et al., 2023) Puckett, J. A., et al. (2023). Daily Experiences of Minority Stress and Mental Health. apporte la granularité temporelle qui manque aux enquêtes transversales : des mesures répétées dans la vie quotidienneProtocole intensif longitudinal — recueil très rapproché (plusieurs fois par jour ou chaque jour, pendant des semaines) chez les mêmes personnes. Il permet de comparer une personne à elle-même d'un moment à l'autre, ce qui rapproche d'une lecture temporelle. Les effectifs y sont généralement faibles et le recrutement non représentatif., où les expériences de marginalisation sont associées à des variations défavorables de l'humeur et à davantage d'isolement. On ne compare plus des personnes entre elles, on compare une même personne à elle-même d'un jour à l'autre.

Les facteurs protecteurs, rarement cités

Soutien familial, affirmation sociale, soutien communautaire, stabilité matérielle, accès à des soins respectueux, reconnaissance administrative, possibilité de choisir son expression de genre. Aucun de ces éléments ne relève de la volonté individuelle de la personne concernée — et c'est pourtant là que se trouve le vrai programme d'action.

L'automédication et la coexistence des difficultés

Une étude australienne de 2025 (Bailey et al., 2025) Bailey, S., Lin, A., Cook, A., et al. (2025). Contextualising Experiences of Co-Occurring Mental Ill-Health and Substance Use Among Trans, Non-Binary, and Gender Diverse Young People: Implications for Tailored Harm Reduction Approaches. Community Mental Health Journal, 61, 181–192.
DOI:10.1007/s10597-024-01342-y
exploite les réponses de 859 jeunes trans et de genre divers. Son apport principal n'est pas de mesurer un taux, mais de distinguer l'usage de son contexte et de sa fonction.

La consommation destinée à faire face au mal-être, l'usage solitaire et la coexistence de troubles anxieux ou dépressifs ne produisent pas les mêmes profils que les consommations sociales. Parmi les facteurs les plus fortement associés à la coexistence entre difficultés psychiques et consommation : les difficultés scolaires, l'instabilité du logement, les violences conjugales.

  • attribuer chaque consommation à la transidentité ou à la dysphorie est faux ;
  • le contexte d'une consommation est presque toujours plus informatif que son existence.

Les témoignages recueillis illustrent cette diversité mieux qu'un tableau. Poppy décrit une automédication explicite, dans un enchaînement où chaque étape répond à la précédente :

Témoignage recueilli

« Compréhension que j'utilise notamment les cathinones comme auto-médicamentation : pour stopper une crise ou un projet suicidaire. »

— Poppy

Dani rattache son rapport aux produits à sa neurodivergenceNeurodivergence — terme parapluie désignant des fonctionnements cognitifs qui s'écartent de la norme statistique (TSA, TDAH, dys…). Il est descriptif, pas diagnostique. Les personnes concernées rapportent fréquemment un rapport spécifique aux produits, entre auto-médication, recherche de stimulation et rigidité morale héritée. plutôt qu'à son genre :

Témoignage recueilli

« Depuis très jeune, c'est quelque chose qui me faisait peur parce que j'avais l'impression que tout devenait très addictif très vite pour moi. Aujourd'hui j'ai un diagnostic TSA et TDAH et je comprends un peu mieux pourquoi : le côté rigide et moral de "c'est mal donc il faut pas en prendre", et le côté circuit de la récompense et déficit de dopamine. J'ai remarqué que je faisais tout intensément et pas comme les autres. »

— Dani

La personne signant « hélicoptère de combat ? » décrit un empilement où le genre n'apparaît qu'en troisième ligne :

Témoignage recueilli

« J'ai perdu ma mère en 2021, ma mère c'était la femme de ma vie, on était fusionnelles, elle était alcoolique et très certainement dépressive. Après son décès je tombe moi aussi dans l'alcoolisme. […] Aujourd'hui j'ai 21 ans, mon poison c'est le cannabis, je fume presque 1 g par soir pour essayer d'apaiser mes angoisses et mes douleurs chroniques (fibromyalgie, endométriose, et potentiellement sclérose en plaques). Honnêtement je préfère prendre du THC plutôt que du néfopam. »

— hélicoptère de combat ?

Finn décrit un usage de régulation qui a beaucoup à voir avec la précarité étudiante :

Témoignage recueilli

« Deux joints par jour, un avant chaque repas, avec un dosage assez faible : juste pour se détendre et se mettre en appétit, parfois remplacer mon repas car je suis étudiant assez précaire. »

— Finn

Et Philémon ramène le tout à une question de milieu :

Témoignage recueilli

« Je considère que mon vécu par rapport aux drogues n'est pas spécialement lié à mon genre. En tout cas il est lié d'une manière qui n'est pas directe, c'est pas une causalité directe. […] Pour résumer, c'est plus une histoire de milieu pour moi qu'une histoire vraiment de genre. »

— Philémon

Deuil, neurodivergence, douleur chronique, précarité alimentaire, milieu social, traumatismes, santé mentale préexistante. La transphobie peut constituer un déterminant spécifique sans être l'unique explication — et présenter chaque consommation d'une personne trans comme un effet de sa transidentité, c'est effacer tout le reste de sa vie.

Les psychotropes prescrits : des marqueurs de besoins de soins

Une prescription plus fréquente de psychotropes chez les personnes trans ne démontre pas une pathologie intrinsèque. Elle peut refléter davantage de symptômes, une meilleure détection de certains troubles, un suivi psychiatrique plus fréquent, des différences d'accès aux soins, des biais de codage, des parcours plus complexes, ou des prescriptions destinées à gérer les conséquences du stress minoritaire. Une prescription, isolément, n'explique rien de l'origine des difficultés.

Des chercheur·euses (Kalayjian et al., 2024) Kalayjian, A., et al. (2024). Patterns of psychotropic medication prescribing and potential drug-hormone interactions in transgender and gender diverse adults. ont examiné les prescriptions de psychotropes chez des adultes trans et de genre divers dans les deux années entourant le début d'une hormonothérapie — antidépresseurs, antipsychotiques, thymorégulateurs, sédatifs et hypnotiques — ainsi que les interactions potentielles avec les traitements hormonaux. Analyse rétrospective monocentrique, sur une population déjà engagée dans un parcours de soins : aucune causalité entre hormonothérapie et évolution des prescriptions ne peut en être tirée.

D'autres (Tiefenthaler & Lee, 2023) Tiefenthaler, M., & Lee, K. C. (2023). Antidepressant prescribing in transgender and nonbinary individuals. ont regardé les choix d'antidépresseurs chez des personnes trans et non binaires ayant reçu un diagnostic de trouble dépressif ou anxieux. Résultat principal : rien ne suggère que l'identité de genre détermine à elle seule la classe prescrite.

Côté français, l'étude rétrospective (Chevallier et al., 2025) Chevallier, T., Valin, N., Magrini, G., et al. (2025). Transgender healthcare with challenges, disparities, and the path forward. BMC Public Health, 25, 2537.
DOI:10.1186/s12889-025-23255-5
, déjà mobilisée dans le premier volet, porte sur 50 personnes reçues dans un service hospitalier parisien : 11 déclaraient un traitement psychotrope, 33 rapportaient des violences. Effectif très faible, population extrêmement spécifique, aucune représentativité — mais c'est à peu près tout ce dont la France dispose.

Sur les interactions entre psychotropes et hormonothérapie

De vraies questions se posent : interactions métaboliques, risques hépatiques ou métaboliques cumulés, prolactine avec certains antipsychotiques, modification possible des concentrations de lamotrigine sous estradiol, effets de certains thymorégulateurs sur les hormones sexuelles, influence du tabac sur certains métabolismes enzymatiques. Une revue de 2023Kim, H. H., et al. (2023). Psychopharmacological Considerations for Gender-Affirming Hormone Therapy. les recense utilement, en extrapolant beaucoup depuis d'autres populations faute de données produites chez des personnes trans.

Une interaction potentielle ne signifie pas que deux traitements sont incompatibles. Elle justifie une surveillance et, parfois, une adaptation de dose. L'arrêt brutal d'un traitement psychotrope ou hormonal comporte ses propres risques et ne doit pas être décidé seul·e. Le détail pratique de ces questions relève du troisième volet.

Reste une chose que le témoignage de Void signale et que la littérature n'a pas documentée :

Témoignage recueilli

« J'ai l'impression que la testostérone me rend plus "résistant" face aux molécules. Quand je suis sur la fin de la période d'efficacité de la testostérone, avant de me faire mon injection, les effets sont plus forts que quand je viens de la faire. »

— Void

Une observation individuelle sur une variation d'effet au cours du cycle d'injection. Ce n'est pas une preuve, c'est un signal — le type d'observation que personne n'a encore étudié sérieusement, et qui mériterait de l'être.

Quand le soin devient lui-même un facteur de risque

Les données sur l'accès aux soins ont un angle mort : elles comptent les personnes qui consultent, rarement ce qui leur arrive une fois entrées.

Témoignage recueilli

« Niveau aide sociale et médicale, c'est chaotique. J'habite en Vendée et la psychiatrie vendéenne est pitoyable : camisole chimique, transphobie. J'ai été hospitalisé plusieurs fois dont une fois pendant presque deux mois. J'ai fait des allers-retours aux urgences psy à cause de crises de dysphorie, où on a pu me dire que la transidentité en faisait partie. Personne du personnel médical ne respectait mes pronoms ni mon prénom d'usage. »

— hélicoptère de combat ?

Témoignage recueilli

« Trois mois d'abstinence : admission en post-cure prévue pour trois mois. Départ anticipé suite à la transphobie institutionnelle et médicale. Rechute à nouveau deux semaines après le retour au domicile. »

— Poppy

Cette dernière ligne devrait être lue par toute personne qui conçoit des dispositifs de soin en addictologie. Une post-cure interrompue par la transphobie du lieu, ce n'est pas un abandon de soin par la personne. C'est un dispositif qui a expulsé quelqu'un qui y était entré volontairement, puis qui comptabilisera l'épisode comme une rechute.

À l'inverse, Toad décrit ce que produit un accès à des soignant·es choisi·es :

Témoignage recueilli

« Je ne crois pas avoir vécu de la transphobie dans le milieu médical, car j'ai toujours été sélectif dans les médecins qui pouvaient m'accompagner et j'ai toujours été transparent avec eux sur mes consos. »

— Toad

Être « sélectif » suppose d'avoir le choix, donc de l'information, du réseau, de la mobilité, du temps. C'est un privilège d'accès déguisé en stratégie personnelle.

Les soins d'affirmation de genre améliorent-ils la santé mentale ?

Poser la question évite de ne présenter les personnes trans que sous l'angle du risque.

Trois travaux convergent. Une revue systématique (Baker et al., 2021) Baker, K. E., Wilson, L. M., Sharma, R., et al. (2021). Hormone Therapy, Mental Health, and Quality of Life Among Transgender People: A Systematic Review. Journal of the Endocrine Society, 5(4), bvab011. associe l'hormonothérapie d'affirmation de genre à une amélioration de la dépression, une diminution de l'anxiété, une réduction de la détresse et une meilleure qualité de vie. Une autre (Doyle et al., 2023) Doyle, D. M., Lewis, T. O. G., & Barreto, M. (2023). A systematic review of psychosocial functioning changes after gender-affirming hormone therapy among transgender people. Nature Human Behaviour, 7, 1320–1331. , portant sur 46 études dont 19 cohortes prospectives et 3 491 participant·es, retrouve globalement une amélioration du bien-être et une diminution de la détresse. Enfin, une cohorte prospective (Tordoff et al., 2022) Tordoff, D. M., et al. (2022). Mental Health Outcomes in Transgender and Nonbinary Youths Receiving Gender-Affirming Care. JAMA Network Open. a suivi douze mois des jeunes trans et non binaires : l'accès aux soins d'affirmation était associé à une diminution de la probabilité de dépression et de la suicidabilité.

Ce que ces trois travaux permettent de dire — et pas plus

Revues systématiques et cohortes observationnelles : groupes comparateurs rares, recrutement volontaire, mesures hétérogènes, difficulté à isoler l'effet propre de l'hormonothérapie des autres changements sociaux et médicaux qui l'accompagnent. Les données convergent vers une amélioration moyenne de plusieurs indicateurs après accès aux soins souhaités. La certitude causale reste modérée, faute d'essais randomisés — qui seraient d'ailleurs difficilement concevables sur le plan éthique.

Ce que les témoignages ajoutent, c'est la mécanique concrète : Finn décrit une fonction de consommation (améliorer son passing) qui perd de son utilité une fois le traitement hormonal commencé. Toad décrit l'arrêt de ses consommations après ses opérations : « j'me sens vraiment bien dans ma tête et dans mon corps ». V. a arrêté le cannabis en même temps qu'elle a commencé sa transition. Quand une consommation remplit une fonction, résoudre le besoin fait souvent plus que combattre la consommation.

Ce n'est pas une règle. Poppy a commencé un THSTHS — traitement hormonal substitutif, aussi appelé hormonothérapie d'affirmation de genre. Il relève de l'endocrinologie et non de la psychiatrie ; ses effets psychologiques rapportés sont largement médiés par le rapport au corps et par la reconnaissance sociale qu'il rend possible. pendant une trajectoire de consommation qui a continué, et personne ne devrait attendre d'une transition qu'elle règle un rapport aux produits.

Des trajectoires, pas un destin

Des bénéfices immédiats, des coûts parfois différés

Le récit de Lina montre la temporalité complète en quelques lignes :

Témoignage recueilli

« Les effets étaient incroyables. Je n'y connaissais rien et c'était la première fois, je n'avais pas été pitchée avant, ni sur les effets positifs, ni sur les effets secondaires. La soirée se finit, je rentre chez moi et la descente arrive. J'ai pas mal de soucis de santé mentale et je sentais mon cerveau se décomposer. […] Mais 2-3 jours après c'était passé. Au final j'en ai repris un mois après, puis deux semaines après, puis une semaine après, et maintenant c'est devenu une habitude, chaque week-end une dose, et je sens que ça va continuer comme ça. »

— Lina

Cinq temps, tous dans le même paragraphe :

  • 1. soulagement, plaisir ou ouverture pendant l'effet ;
  • 2. descente, angoisse, dysphorie, parfois idées suicidaires ;
  • 3. répétition de la prise, à intervalles qui se resserrent ;
  • 4. perte progressive de choix ;
  • 5. réduction, arrêt, reprise, ou transformation de l'usage.

Le passage de « j'ai toujours été contre la drogue » à « je consomme deux fois par semaine » a pris quelques mois, dans un contexte d'isolement post-outing. Et une phrase mérite d'être relue : « je n'avais pas été pitchée avant ». Personne ne lui a dit ce qui allait se passer, ni ce qu'était une descente sous MDMA, ni ce que celle-ci ferait sur un terrain d'idées suicidaires préexistantes. Ça, ce n'est pas un effet du produit. C'est un défaut d'accès à l'information, et c'est réparable.

Réduire, arrêter, continuer autrement

Les issues documentées dans les témoignages sont toutes différentes, et aucune ne ressemble à la courbe imaginée par les discours sur l'addiction.

Aucune de ces trajectoires n'est un échec, et aucune n'est un modèle.

Conclusion

Il n'existe pas une consommation trans. Il existe des trajectoires dans lesquelles les produits servent à supporter, explorer, appartenir, ressentir, ou ne plus ressentir — souvent plusieurs à la fois, rarement les mêmes d'une personne à l'autre, et pas les mêmes chez une même personne d'une année sur l'autre.

Ce qui revient, en revanche, c'est la structure : ce que les produits font, ils le font en général à la place de quelque chose. À la place d'un environnement qui reconnaît, d'un accès aux soins d'affirmation, d'un logement stable, d'un revenu, d'un service de psychiatrie qui n'exige pas qu'on justifie son existence avant qu'on soit soigné·e. Comprendre une consommation, c'est identifier ce qu'elle remplace.

Ça ne suffit pas. Il faut encore construire des réponses qui respectent ces fonctions, réduisent les risques et ne reproduisent pas la transphobie institutionnelle. C'est l'objet du troisième volet.

Bibliographie

Sources et références

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    DOI: 10.1016/S2468-2667(23)00301-8

Remerciements

Zoë Dubus
Diffusion de l'appel à témoignage Zoë Dubus
Donut Fraise
Relecture & amélioration de l'article Donut Fraise
Tryptaline
Relecture & amélioration de l'article Tryptaline