Dossier — Transidentité · Volet 3/3

Transidentité et psychotropes : réduire les risques

Soins, hormones, interactions, et ce qu'on peut faire sans attendre la recherche

Dans le premier article nous parlions des environnements dans lesquels personnes trans et psychotropes se rencontrent. Le deuxième décrivait plutôt les fonctions que les produits peuvent occuper dans ces différentes trajectoires. Aujourd'hui, on va s'intéresser au système de soin que les personnes trans doivent traverser non sans difficultés, aux drogues consommées et les interactions possibles, et bien entendu à comment envisager tout ça dans un prisme de réduction des risques.

Le système de soins comme facteur de risque

La transphobie médicale n'est pas un problème de politesse

On ne peut pas se contenter de dire à une personne trans en difficulté avec ses consommations qu'elle devrait consulter, tant que l'endroit où elle est censée consulter reste un endroit où elle est dégradée. Plusieurs mécanismes relient la transphobie institutionnelle à des consommations plus lourdes, et aucun d'eux ne passe par la simple volonté individuelle des personnes.

  • La dysphorie prolongée faute d'accès aux soins d'affirmation figure parmi les facteurs associés Bailey, S., Lin, A., Cook, A., et al. (2024). Substance use among trans and gender diverse young people in Australia: patterns, correlates and motivations. Drug and Alcohol Review, 43, 1940-1953.
    DOI:10.1111/dar.13915
    à des consommations problématiques chez les jeunes personnes trans et de genre divers.
  • La discrimination subie dans les lieux de soins est associée Reisner, S. L., Pardo, S. T., Gamarel, K. E., et al. (2015). Substance use to cope with stigma in healthcare among U.S. female-to-male trans masculine adults. LGBT Health, 2(4), 324-332.
    DOI:10.1089/lgbt.2015.0001
    à des consommations destinées à la supporter.
  • L'évitement des structures de santé qui en découle retarde le dépistage et la prise en charge du VIH, des hépatites, et de tout le reste.

Et n'oublions pas le rejet familial, dans un climat social hostile, qui peut conduire à une sortie du domicile et à une instabilité résidentielle Koken, J. A., Bimbi, D. S., & Parsons, J. T. (2009). Experiences of Familial Acceptance–Rejection Among Transwomen of Color. Journal of Family Psychology, 23(6), 853-860.
DOI: 10.1037/a0017198
. Une enquête populationelle Eisenberg, M. E., Denight Kelly, E., McRee, A.-L., et al. (2019). Homelessness experiences and gender identity in a population-based sample of adolescents. Preventive Medicine Reports, 16, 100986.
DOI: 10.1016/j.pmedr.2019.100986
retrouve par ailleurs davantage d'expériences de sans-abrisme chez les jeunes trans et de genre divers que chez leurs pairs cisgenres — et l'insécurité de logement peut aussi devenir un contexte où les substances servent à faire face Glick, J. L., Lopez, A., Pollock, M., & Theall, K. P. (2020). Housing insecurity and intersecting social determinants of health among transgender people in the USA: A targeted ethnography. International Journal of Transgender Health, 21(3), 337-349.
DOI: 10.1080/26895269.2020.1780661
à la situation. Chez les femmes trans sans logement stable, des recherches Fletcher, J. B., Kisler, K. A., & Reback, C. J. (2014). Housing Status and HIV Risk Behaviors among Transgender Women in Los Angeles. Archives of Sexual Behavior, 43(8), 1651-1661.
DOI: 10.1007/s10508-014-0368-1
montrent dans les consommations davantage de crack et de méthamphétamine, et l'héroïne dans une moindre mesure.

Dans une étude Hsiang, E., Gyamerah, A., Baguso, G., et al. (2022). Prevalence and correlates of substance use and associations with HIV-related outcomes among trans women in the San Francisco Bay Area. BMC Infectious Diseases, 22, 886.
DOI: 10.1186/s12879-022-07868-4
comprenant un échantillon de 629 femmes trans, 52,9 % déclaraient un usage de substances dans l'année précédente ; les besoins de soins d'affirmation non satisfaits, l'absence d'assurance, les violences transphobes ou raciales, l'instabilité de logement et la pauvreté extrême étaient associés à davantage d'usages.

La transphobie n'est pas seulement un problème moral. C'est un déterminant de santé, qui produit à grande échelle des hospitalisations, des décès évitables, ou encore des contaminations (VIH, hépatites, IST) qui auraient pu être évitées si les personnes trans avaient accès à des soins de qualité, sans discrimination, et à des conditions de vie stables.

Témoignage recueilli

« Je me souviens que quand j'étais en clinique, je me suis pris des discriminations par le personnel soignant qui me disait "vous n'êtes pas un homme, vous êtes une femme". Donc quand même devant le personnel médical on te dit déjà que t'es pas normal — si après tu lui dis que tu prends de la kétamine, de la 3-MMC ou de la coke, qu'est-ce qu'il va te dire ? Il va te traiter de sale droguée. »

— nourh

Ce témoignage décrit une mécanique très simple : quand un soignant a déjà signifié qu'il conteste votre existence, lui parler de vos consommations devient un pari perdu d'avance.

Des exigences qui n'existent nulle part ailleurs en médecine

Certains endocrinologues et généralistes n'acceptent de prescrire qu'à des conditions qu'aucune autre demande de soin ne rencontre : un suivi psychologique imposé, une « expérience en vie réelle » de plusieurs mois à deux ans dans le genre visé, parfois un certificat d'un·e psy attestant que la personne est bien trans. Ce dernier point mérite d'être dit clairement, parce qu'il pousse le procédé jusqu'à l'absurde : beaucoup de psychologues répondent ne pas être habilité·es à délivrer une telle attestation, ou refusent tout simplement de le faire. La personne se retrouve à devoir produire un document que personne n'a le pouvoir de lui donner ou bien l'envie.

Ces exigences sont des conceptions personnelles de l'identité, imposées par des médecins à des personnes qui n'ont rien demandé d'autre qu'un traitement et un accompagnement. Depuis juillet 2025, ces exigences sont explicitement contredites par les recommandations de la Haute Autorité de Santé Haute Autorité de Santé. (2025). Transidentité : prise en charge de l'adulte. Recommandation de bonne pratique. Saint-Denis : HAS, juillet 2025.
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.

Il y a aussi ce que le système ne propose tout simplement pas. En France, l'estradiol injectable n'est pas disponible. Les recommandations de la HAS listent pourtant la voie intramusculaire et la voie sous-cutanée dans leur tableau des modalités d'administration, avec la mention « non disponible en France pour le moment ». Cette voie est recherchée par de nombreuses femmes trans : elle évite le premier passage hépatique de la voie orale, elle atteint plus facilement des taux d'œstrogènes élevés — ce qui permet plus souvent de se passer d'anti-androgènes et de leurs effets indésirables —, elle varie beaucoup moins dans son absorption qu'un gel, et elle supprime la contrainte d'une prise quotidienne ou d'un patch porté en permanence. Les personnes sous traitement masculinisant, elles, ont accès aux injections de testostérone.

Et puis il y a la pharmacie. Le passage mensuel au comptoir expose à des remarques qui vont du désagréable à l'humiliant, de la part des pharmacien·nes comme des autres client·es, avec une discrétion souvent inexistante là où elle serait le plus nécessaire. Ce détail pourrait paraître, mais il revient pourtant souvent peser dans des décisions lourdes, comme on le verra à propos des hormones obtenues hors circuit médical.

L'addictologie et la RdR ne sont pas des espaces neutres

Pour beaucoup de personnes trans, les services d'addictologie et les structures de réduction des risques sont un endroit de plus où subir la transphobie fait partie du quotidien. Une étude qualitative canadienne Lyons, T., Shannon, K., Pierre, L., et al. (2015). A qualitative study of transgender individuals' experiences in residential addiction treatment settings: stigma and inclusivity. Substance Abuse Treatment, Prevention, and Policy, 10, 17.
DOI:10.1186/s13011-015-0015-4
a exploré les expériences de 34 personnes trans engagées dans l'usage de drogues et/ou le travail du sexe, dont 14 avaient fréquenté une structure résidentielle de traitement des addictions. Selon les établissements et les interactions, leurs récits font apparaître du rejet social, du harcèlement, une incompréhension de l'identité de genre et, dans certains cas, des menaces, du harcèlement sexuel ou des violences entre résident·es. Plusieurs participant·es ont rapporté s'être isolé·es ou avoir quitté le programme prématurément.

La suite est prévisible : on part avant la fin, on ne revient pas, on évite le soin suivant. Une étude sur 600 adultes trans Wolfe, H. L., Biello, K. B., Reisner, S. L., et al. (2021). Transgender-related discrimination and substance use, substance use disorder and treatment history among transgender adults. Drug and Alcohol Dependence, 223, 108711.
DOI:10.1016/j.drugalcdep.2021.108711
retrouve un lien entre l'intensité de la discrimination vécue et l'histoire de recours aux traitements. Les soins d'addictologie pensés pour des populations cisgenres et hétérosexuelles ne sont pas des soins neutres pour les personnes trans : ils ajoutent un obstacle à un accès déjà difficile.

Témoignage recueilli

« Trois mois d'abstinence, admission en post-cure prévue pour trois mois. Départ anticipé suite à la transphobie institutionnelle et médicale. Rechute à nouveau deux semaines après retour au domicile. »

— Poppy

Trois mois de préparation, un dispositif mobilisé, une place occupée, et un départ provoqué par le comportement de l'institution elle-même. La rechute qui suit deux semaines plus tard est comptabilisée quelque part comme un échec du patient plutôt qu'un échec de l'institution devant la pousser à évoluer et se remettre en question.

Témoignage recueilli

« Niveau aide sociale et médicale, c'est chaotique. [...] J'ai été hospitalisé plusieurs fois dont une fois pendant presque deux mois. J'ai été au CSAPA aussi et ça m'a vraiment pas aidé, y a vraiment juste l'écoute et encore. [...] J'ai été hospitalisé deux semaines suite à des grosses crises de dysphorie et c'est suite à ça que j'ai fait mon coming out — et personne du personnel médical ne respectait mes pronoms et mon prénom d'usage. »

— Noa

Un départ prématuré n'est pas une rechute morale

Quand une personne quitte une post-cure parce qu'elle y était mégenrée quotidiennement, ce n'est pas une « mauvaise motivation ». C'est une décision rationnelle de quitter un environnement nocif. Les dossiers, eux, retiennent rarement cette version.

Le contrepoint : ce que produit un cadre sûr

Toutes les trajectoires ne ressemblent pas à ça, fort heureusement. Notre colère face à toute cette violence ne doit pas effacer les moments où des personnes ont bien fait leur travail et se sont montré à la hauteur des attentes.

Témoignage recueilli

« Je ne crois pas avoir vécu de la transphobie dans le milieu médical car j'ai toujours été sélectif dans les médecins qui pouvaient m'accompagner, et j'ai toujours été transparent avec eux sur mes consos. »

— Toad

Toad parle de ses usages parce qu'il a pu séletctionner ses soignant·es. Cette possibilité suppose du temps, de l'information, et une certaine chance de pouvoir accéder aux bons soignant·es, un lieu de vie où plusieurs praticien·nes sont accessibles, et de quoi payer les consultations refusées ailleurs. Autrement dit, il ne suffit pas de vouloir être bien accompagné·e, ça demande que plusieurs conditions soient réunies. Une personne sans-papiers, précaire ou vivant dans un désert médical n'a pas forcément accès à ces possibilités.

Un accompagnement trans-affirmatif est-il possible ?

Ce que demandent les personnes concernées

La question a été posée directement, en France. Une étude française à méthodologie participative Baleige, A., Guernut, M., & Denis, F. (2022). Impact of Depsychopathologization of Transgender and Gender Diverse Individuals in ICD-11 on Care Delivery: Looking at Trans Expertise through a Trans Lens. International Journal of Environmental Research and Public Health, 19(20), 13257.
DOI:10.3390/ijerph192013257
dirigée par une chercheuse trans a exploité des données françaises restées inutilisées de l'étude de terrain pour la CIM-11 Classification internationale des maladies, 11e révision — classification de référence de l'Organisation mondiale de la Santé pour coder les maladies et les situations de santé. Adoptée en 2019 et entrée en vigueur au niveau international en 2022, elle ne classe plus l'incongruence de genre parmi les troubles mentaux et comportementaux : celle-ci figure dans le chapitre des « conditions liées à la santé sexuelle ».
Source : Organisation mondiale de la Santé
: 72 personnes trans et de genre divers y formulaient des recommandations sur les politiques publiques de santé. Parmi celles qui reviennent : la formation des professionnel·les, la réduction des délais d'accès, et l'abandon de l'évaluation psychiatrique systématique.

Côté addictologie, une étude qualitative états-unienne Kidd, J. D., Kaczmarkiewicz, R., Kreski, N. T., et al. (2023). A qualitative study of alcohol use disorder psychotherapies for transgender and nonbinary individuals: Opportunities for cultural adaptation. Drug and Alcohol Dependence, 248, 109913.
DOI:10.1016/j.drugalcdep.2023.109913
a soumis à 27 personnes trans et non binaires des vignettes cliniques représentant trois approches classiques du trouble de l'usage d'alcool : thérapie cognitivo-comportementale, entretien motivationnel, facilitation en douze étapes. Les participant·es ne demandaient pas qu'on invente une thérapie spécifique. Ils et elles demandaient que la dysphorie, les discriminations et le stigma soient nommés dans la pièce, au lieu que la consommation soit traitée comme un comportement isolé de tout ce qui l'entoure.

D'autres demandes reviennent : intégrer une approche sensible aux traumatismesApproche sensible aux traumatismes — manière d'organiser un soin en partant du principe qu'une part importante des personnes accueillies ont vécu des violences, et en évitant que le dispositif lui-même reproduise une expérience de contrainte, d'exposition ou d'humiliation. Ce n'est pas une thérapie du trauma, c'est une manière de tenir le cadre. ; ne pas réduire une décision de consommation à une balance « avantages / inconvénients » qui ferait comme si l'environnement n'existait pas ; reconnaître que la notion d'impuissance, centrale dans certains programmes en douze étapes, s'accorde mal avec l'histoire de personnes qui ont dû reconquérir de haute lutte leur autonomie et leur pouvoir d'agir.

Les recommandations HAS de juillet 2025

Le 17 juillet 2025, le Collège de la Haute Autorité de Santé a adopté ses recommandations de bonne pratique sur la prise en charge de l'adulte trans Haute Autorité de Santé. (2025). Transidentité : prise en charge de l'adulte. Recommandation de bonne pratique. Saint-Denis : HAS, juillet 2025.
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. Elles remplacent un texte de 2009 qui organisait le parcours en trois temps : diagnostic psychiatrique, « expérience en vie réelle », puis hormones, puis chirurgie. Ce que la HAS constate elle-même, c'est que les pratiques actuelles sont en rupture avec ce modèle. Le texte de 2025 en tire les conséquences.

Tab. 1
Ce que la HAS a acté en juillet 2025
Recommandation Contenu
R124 L'identité de genre ne doit pas faire l'objet d'une évaluation psychiatrique spécifique.
R128 Aucune psychothérapie n'est obligatoire dans un parcours de transition. Les thérapies de conversion sont interdites par la loi.
R82 Un avis psychiatrique systématique avant chirurgie n'est pas recommandé.
R6 · R127 Utilisation du prénom et des pronoms demandés dans toutes les communications ; la reconnaissance du genre tel que la personne l'exprime conditionne la qualité de l'accompagnement.
R2 Prendre en compte les déterminants sociaux et économiques, et dépister les situations de violence.
R11 L'évaluation initiale est une occasion de proposer un dépistage et de délivrer une information de prévention sur les IST et sur les conduites addictives.
R45 · R63 Face à des dosages hormonaux inexpliqués, engager un dialogue et adopter « une approche réductrice de risque vis-à-vis d'une potentielle automédication ».
R129 Le bindingLe binding consiste à comprimer ou aplatir la poitrine à l'aide d'un vêtement ou d'un dispositif adapté. La HAS reconnaît cette pratique comme une aide importante en transition et recommande d'en parler sous l'angle de la réduction des risques : éviter une compression trop serrée ou prolongée et rester attentif à la douleur, aux difficultés respiratoires ou aux lésions cutanées. est reconnu comme une aide importante en transition, à accompagner par une approche de réduction des risques.
R147 · R148 Orienter vers les associations communautaires et les intégrer aux organisations territoriales de santé.

Le cadre juridique pose trois jalons complémentaires :

  • la loi du 18 novembre 2016, qui supprime l'obligation d'expertise médicale pour le changement d'état civil tout en laissant la décision à l'appréciation du juge ;
  • la loi du 31 janvier 2022, qui interdit les thérapies de conversion ;
  • la décision-cadre n° 2025-112 du Défenseur des droits, publiée le 17 juin 2025, qui constate que les obstacles d'accès aux soins fragilisent la santé mentale et physique des personnes trans, les éloignent du système de santé et peuvent accroître le risque suicidaire.

Une recommandation n'est pas une pratique

Une recommandation de bonne pratique n'est pas opposable : elle n'oblige personne, et une décision-cadre du Défenseur des droits n'est pas contraignante non plus. Un médecin qui continue d'exiger un certificat psychiatrique en 2026 ne commet aucune infraction repérée automatiquement par le système. Ces textes servent d'appui — pour argumenter, pour saisir, pour changer de praticien·ne — ils ne remplacent rien tout seuls.

Faciliter l'accès aux soins d'affirmation, c'est de la réduction des risques

La plupart des travaux qui associent soins d'affirmation et meilleure santé mentale sont des photographies : on mesure tout au même moment, et on ne sait pas ce qui précède quoi. Une analyse publiée en 2025 Andrzejewski, J., Corliss, H. L., Pines, H. A., et al. (2025). Medical gender affirmation appears protective against problematic substance use among transgender women and transfeminine adults: Findings from The LITE Study. Drug and Alcohol Dependence, 276, 112852.
DOI:10.1016/j.drugalcdep.2025.112852
fait mieux : elle s'appuie sur une cohorte longitudinale de 1 186 personnes transféminines aux États-Unis, recrutées entre mars 2018 et août 2020 puis suivies deux ans.

Le raisonnement est le suivant : on mesure à l'inclusion si les besoins d'affirmation médicale et légale de la personne sont satisfaits, puis on regarde douze mois plus tard qui présente un usage problématique de drogues ou d'alcool. Les personnes dont les besoins d'affirmation médicale étaient satisfaits au départ présentaient à douze mois une prévalence plus faible d'usage problématique. Au passage, l'étude rappelle l'ampleur du sujet : environ 27 % de la cohorte présentaient un usage problématique d'alcool.

Témoignage recueilli

« J'avais commencé à fumer du shit quotidiennement quelques semaines avant de commencer les hormones, parce que je me sentais vraiment mal et ça m'aidait à aller mieux. Une ou deux fois par jour, tous les jours. Et j'ai arrêté quasi du jour au lendemain, naturellement, sans prendre de décision, juste parce que j'allais beaucoup mieux avec les hormones. »

— Titi

Un témoignage n'est pas une preuve, et personne ne devrait attendre d'un traitement hormonal qu'il règle un rapport aux produits. Mais il illustre exactement ce que la cohorte mesure à grande échelle : quand la fonction disparaît, l'usage qui la remplissait peut disparaître aussi, sans effort de volonté, sans sevrage, sans accompagnement spécialisé.

L'implication politique est directe

Toute mesure qui retarde, conditionne ou restreint l'accès aux soins d'affirmation allonge la durée d'exposition aux facteurs de risque. C'est vrai pour les délais de dix-huit mois pour un premier rendez-vous d'endocrinologie comme pour l'exigence d'un certificat psychiatrique. Faciliter l'accès aux soins d'affirmation est en soi une mesure de réduction des risques, au même titre qu'un programme d'échange de seringues, et ça devrait être traité comme tel dans les politiques publiques.

Les hormones

Hors circuit médical

Le recours au circuit informel — couramment appelé DIY, pour do it yourself — est une réponse rationnelle aux obstacles encore trop nombreux dans les parcours de transition comme les délais d'accès stupidement longs, de nombreux refus de prise en charge, le coût ou l'absence de couverture (notamment pour les personnes en situation de migration et/ou en fortes difficultés sur les questions administratives), le manque d'anonymat, le passage mensuel obligatoire en pharmacie, les voies d'administration indisponibles légalement... Ça fait beaucoup.

Le recours au DIY implique certains risques :

  • risques liés à la qualité du produit,
  • risques liés au dosage lorsqu'il manque des bilans biologiques,
  • risques liés à l'absence de suivi des effets indésirables,
  • risques liés aux voies d'administration notamment en injection.

Les risques listés ici ne sont pas là pour dissuader de s'approvisionner hors circuit médical. Ils sont plutôt une invitation à réduire les risques quand on le fait, et à faciliter l'accès aux soins d'affirmation pour que le DIY devienne moins nécessaire.

Hormones et psychotropes : ce qu'on sait vraiment

Les interactions entre traitements hormonaux et psychotropes n'ont pratiquement pas été étudiées en tant que telles. Certains liens peuvent être faits quand on connait un peu les propriétés de chaque molécule, mais en l'absence d'études ciblées sur certaines des interactions, la vigilance est de mise !

Une revue narrative Kim, H. H., et al. (2023). Psychopharmacological Considerations for Gender-Affirming Hormone Therapy. Harvard Review of Psychiatry.
DOI:10.1097/HRP.0000000000000373
recense les interactions plausibles entre psychotropes prescrits et hormonothérapie, et une analyse rétrospective de prescriptions Kalayjian, A., et al. (2024). Patterns of psychotropic medication prescribing and potential drug-hormone interactions in transgender and gender diverse adults. Journal of the American Pharmacists Association.
DOI:10.1016/j.japh.2023.10.005
décrit ce que les personnes trans reçoivent autour de l'initiation hormonale. Aucune des deux ne parle de cocaïne, de MDMA, de GHB ou de kétamine.

Quelques expériences ont tout de même testé l'estradiol avec des stimulants, mais chez des femmes cisgenres ou des animaux, jamais chez des personnes sous THS. Le reste oblige à raisonner par classe pharmacologique : croiser ce qu'on sait des effets des hormones avec ce qu'on sait des effets des substances, sans en déduire une interaction médicamenteuse. Les lignes ci-dessous sont donc soit des résultats humains indirects, soit des données animales, soit des points de vigilance théoriques — jamais des contre-indications.

Tab. 2
Associations à surveiller, avec la source et les limites de chaque ligne
Œstrogènes + tabacRisque établi, association indirecte

Ce qui est observé

Risque de thrombose veineuseMaladie thromboembolique veineuse — formation d'un caillot dans une veine profonde (souvent au mollet), pouvant migrer vers les poumons (embolie pulmonaire). Signes d'alerte : douleur et gonflement d'un mollet, essoufflement brutal, douleur thoracique. Urgence médicale. majoré, le tabac s'ajoutant au risque de base associé aux œstrogènes.

Sources et limites

  • HAS (2025) : recommandation de voie transdermique en cas de risque thromboembolique.
  • Anderson & Chan (2016) documentent l'induction enzymatique liée à la fumée de tabac, mais pas ce risque thromboembolique.
  • Les données directes sur l'association avec le tabac viennent surtout de populations cisgenres.

Conduite de RdR

Arrêt ou réduction du tabac en priorité ; privilégier l'estradiol transdermique en cas de facteur de risque.

Œstrogènes + cocaïne, amphétamines, MDMACumul plausible, données indirectes

Ce qui est observé

La cocaïne, les amphétamines et la méthamphétamine peuvent provoquer tachycardie, hypertension, vasoconstriction, hyperthermie, troubles du rythme, infarctus ou AVC. Sous œstrogènes, la GAHT contribue déjà à un profil cardiovasculaire et thromboembolique variable selon la molécule, la dose, la voie et les facteurs personnels. L'association peut donc être préoccupante par addition des risques aigus, surtout avec la cocaïne ou la méthamphétamine, mais aucun chiffre ni multiplication spécifique du risque n'est établi chez les personnes transféminines.

Sources et limites

  • Docherty et al. (2021) : revue des effets cardiovasculaires et thermiques aigus des stimulants ; elle ne porte pas sur la GAHT.
  • Pribish et al. (2023) : le risque cardiovasculaire de la GAHT féminisante varie selon la formulation, la voie, la dose et les facteurs associés.
  • Justice & de Wit (2000) et les études cocaïne/estradiol (Evans et al., 2002 ; Mendelson et al., 1999) fournissent des données humaines indirectes, sans THS féminisant.
  • Pour la MDMA, les données hormonales citées sont animales (Zhou et al., 2003) ; aucune étude clinique solide ne quantifie l'association chez les personnes transféminines.

Conduite de RdR

Ne pas interrompre ni modifier l'estradiol ou la spironolactone sans avis médical. Éviter les redoses, les mélanges avec alcool ou autres stimulants, les décongestionnants, la chaleur, l'effort intense et la déshydratation. Une douleur thoracique, un essoufflement, des palpitations persistantes, une faiblesse d'un côté du corps, une confusion, une convulsion, une température très élevée ou une jambe unilatéralement gonflée et douloureuse nécessitent un appel immédiat aux urgences.

Œstrogènes + alcoolInteraction spécifique non établie

Ce qui est observé

Une petite étude chez 7 femmes cisgenres ménopausées utilisant un patch d'estradiol a observé une hausse transitoire de l'estradiol après une prise aiguë d'alcool. Une revue récente chez des femmes cisgenres retrouve aussi un signal avec les consommations aiguës ou régulières. Ces résultats ne permettent pas d'affirmer que l'alcool provoque une « surdose » d'estradiol, annule l'effet féminisant ou multiplie le risque de thrombose chez les personnes transféminines sous GAHT.

Sources et limites

  • Ginsburg et al. (1995) : essai croisé chez 7 femmes cisgenres ménopausées sous estradiol transdermique ; hausse aiguë de l'estradiol après l'alcool.
  • Handy et al. (2024) : revue ciblée de 29 articles chez des femmes cisgenres ; signal d'estradiol plus élevé avec l'alcool aigu ou régulier, mais résultats différents en cas de dépendance alcoolique.
  • Pribish et al. (2023) : le risque cardiovasculaire de la GAHT féminisante dépend de la formulation, de la voie, de la dose et des facteurs associés ; aucune interaction alcool-estradiol spécifique n'y est établie.

Conduite de RdR

Ne pas interrompre ni modifier l'estradiol à cause de l'alcool. En cas de consommation importante ou répétée, discuter avec le prescripteur de la voie d'administration, de la tension et des facteurs de risque cardiovasculaire. Une douleur thoracique, un essoufflement soudain, une jambe unilatéralement gonflée ou douloureuse ou un déficit neurologique nécessitent une prise en charge urgente.

Spironolactone + MDMAInteraction indéterminée

Ce qui est observé

La MDMA peut provoquer une hyponatrémieHyponatrémie — chute du sodium sanguin. La MDMA favorise la rétention d'eau et la soif ; boire beaucoup d'eau pure en soirée aggrave le phénomène. Signes : maux de tête, nausées, confusion, convulsions. Potentiellement mortelle. ; la spironolactone impose une surveillance de l'eau et des électrolytes, sans que leur association soit étudiée.

Sources et limites

  • Atila et al. (2024) : baisse du sodium après MDMA dans des administrations contrôlées, sans différence selon le sexe ; le potassium ne variait pas significativement.
  • Aucune étude clinique ou préclinique de MDMA + spironolactone repérée.
  • Le cumul est une hypothèse, pas une interaction démontrée.

Conduite de RdR

Ne pas boire de grandes quantités d'eau pure ; préférer des boissons contenant des électrolytes, par petites quantités.

Spironolactone + alcool, GHB/GBL, stimulantsDonnées directes absentes

Ce qui est attendu

Le principal point d'attention avec l'alcool est l'hypotension orthostatique et le malaise : l'alcool peut diminuer la réponse vasoconstrictrice au moment de se lever, tandis que la spironolactone peut déjà abaisser la pression artérielle. Une interaction prévisible sur le potassium n'est pas démontrée.

Sources et limites

  • Narkiewicz et al. (2000) : essai contrôlé chez 14 volontaires ; l'alcool potentialisait l'hypotension lors d'un stress orthostatique.
  • HAS (2025) pour la surveillance de la fonction rénale et du potassium sous spironolactone.
  • Aucune étude clinique directe de l'association spironolactone + alcool, GHB/GBL ou stimulants n'a été repérée.

Conduite de RdR

Se lever lentement, s'asseoir ou s'allonger en cas de vertige, éviter de conduire et ne pas ajuster seul·e la spironolactone. En cas de consommation importante, de malaises répétés ou de mélange avec GHB/GBL, demander un avis médical ; un évanouissement, une douleur thoracique ou des palpitations persistantes sont des urgences.

Acétate de cyprotérone ou bicalutamide + alcoolRevue narrative, pas d'étude directe

Ce qui est attendu

Le bicalutamide et l'acétate de cyprotérone peuvent exposer à des effets indésirables hépatiques ; l'alcool important peut provoquer une atteinte hépatique indépendante. Un cumul est donc préoccupant surtout en cas de consommation régulière ou d'autres facteurs de risque, mais une interaction alcool-anti-androgène n'est pas quantifiée chez les personnes transféminines.

Sources et limites

  • Kim et al. (2023) : revue narrative des risques hépatiques potentiels de l'hormonothérapie et des psychotropes.
  • Stangl et al. (2021) : étude prospective de 1 933 personnes trans ; l'incidence des lésions hépatiques attribuables à la GAHT était très faible après exclusion de l'abus d'alcool, des antécédents et des comédications.
  • Hashemi et al. (2021) : l'alcool ou son abus était associé à des enzymes hépatiques plus élevées, sans démontrer une interaction avec l'hormonothérapie féminisante.

Conduite de RdR

Ne pas interrompre seul·e l'anti-androgène, mais signaler une consommation régulière ou importante au prescripteur. Le bilan hépatique se discute selon la molécule, les symptômes et les autres facteurs de risque. Jaunisse, urines foncées, fatigue inhabituelle, douleur abdominale persistante, confusion ou vomissements répétés nécessitent un avis médical rapide.

Testostérone + cocaïne, amphétamines, méthamphétamineCumul plausible, non mesuré

Ce qui est observé

Les stimulants peuvent augmenter la fréquence cardiaque et la pression artérielle, provoquer une vasoconstriction, une hyperthermie, des troubles du rythme ou une ischémie. La testostérone peut augmenter l'hémoglobine et l'hématocrite chez certaines personnes transmasculines (érythrocytoseÉrythrocytose — augmentation du nombre de globules rouges, mesurée par l'hématocrite. Effet attendu de la testostérone. Au-delà d'un certain seuil, le risque cardiovasculaire peut augmenter. La HAS retient 54 % comme valeur d'alerte.). Leur cumul pourrait donc majorer le risque cardiovasculaire ou thrombotique, surtout avec déshydratation, chaleur, effort ou redoses, mais ce risque n'a pas été quantifié chez les hommes trans sous GAHT.

Sources et limites

  • HAS (2025) pour la surveillance de l'hématocrite sous testostérone.
  • Scala et al. (2024) : revue systématique ; l'érythrocytose variait de 0 à 29,3 % sous testostérone, avec une forme sévère dans 0,5 à 2,3 % des études.
  • Docherty et al. (2021) : les stimulants exposent à des effets cardiovasculaires et thermiques aigus, mais cette revue ne porte pas sur la GAHT.
  • Togna et al. (2003) : la testostérone potentialisait des effets de la cocaïne sur des fonctions plaquettaires et endothéliales in vitro ; ce n'est pas une étude clinique.
  • Budziszewska et al. (1996) : les perturbations hormonales observées après stimulants répétés viennent d'un modèle de rats et concernent la production endogène ; elles ne montrent pas une neutralisation de la testostérone prescrite.

Conduite de RdR

Ne pas interrompre ni modifier la testostérone sur cette base. Éviter les redoses et les mélanges, notamment avec l'alcool ; limiter la chaleur, l'effort et la déshydratation. En cas d'usage répété, discuter de la tension artérielle, de l'hémoglobine/hématocrite et, selon le contexte, d'un ECG ou d'un bilan complémentaire. Appeler les urgences en cas de douleur thoracique, essoufflement, palpitations persistantes, déficit neurologique, convulsions, hyperthermie ou agitation inhabituelle.

Testostérone + isotrétinoïne (acné)Recommandation de pratique

Ce qui est attendu

Hépatotoxicité cumulée ; effets psychiques possibles de l'isotrétinoïne.

Sources et limites

  • HAS (2025) : contrôle hépatique en cas d'association.
  • La recommandation est une source de pratique, pas une étude d'interaction.

Conduite de RdR

Bilan hépatique, surveillance de l'humeur, et en parler si elle se dégrade.

Testostérone + alcoolInteraction THS non établie

Ce qui est observé

Chez les hommes cisgenres, l'alcool peut modifier le métabolisme et la production de testostérone endogène. Sous testostérone prescrite, ce mécanisme ne se transpose pas : l'alcool ne « coupe » pas la source exogène et aucune baisse d'efficacité de la GAHT n'est démontrée. Une consommation importante peut néanmoins aggraver les risques généraux de l'alcool, notamment pour le sommeil, l'humeur et le foie.

Sources et limites

  • Gordon et al. (1976) : étude expérimentale chez des hommes cisgenres produisant leur propre testostérone ; elle ne permet pas de conclure sur une testostérone prescrite.
  • Santi et al. (2024) : méta-analyse de 21 études et 30 essais chez 10 199 hommes ; la baisse de T et la hausse d'E2 concernent surtout une consommation chronique chez des hommes produisant leur propre T.
  • Hashemi et al. (2021) : cohorte de 438 personnes transmasculines ; hausse modeste des ALT/AST après GAHT et enzymes plus élevées en cas d'usage ou d'abus d'alcool, sans démontrer une interaction alcool-testostérone.
  • Santé publique France (2026) : les risques généraux de l'alcool augmentent avec la quantité ; repères de réduction des risques de 10 verres par semaine, 2 par jour au maximum et pas tous les jours.

Conduite de RdR

Ne pas interrompre, décaler ou augmenter la testostérone pour « compenser » l'alcool. En cas de consommation régulière ou importante : renforcer le suivi, notamment de la testostéronémie et de l'hématocrite, et faire un bilan hépatique.

Testostérone + stéroïdes anabolisants non médicauxDonnées AAS, pas THS

Ce qui est attendu

Augmentation de l'exposition androgénique totale, avec des effets possibles sur l'hématocrite, la pression artérielle et les lipides ; ce n'est pas une interaction classique entre deux médicaments.

Sources et limites

  • Smit et al. (2022) : données prospectives chez des utilisateurs d'AAS, pas chez des personnes sous THS.
  • Aucune estimation du risque propre à l'ajout d'AAS à une testostérone prescrite.

Conduite de RdR

En parler sans détour à un·e médecin, avec un bilan complet ; approche RdR, pas de sermon.

Œstrogènes + inducteurs enzymatiques (rifampicine, certains antiépileptiques, millepertuis)Mécanisme extrapolé

Ce qui est attendu

Baisse possible des concentrations d'œstrogènes, donc perte d'efficacité du traitement.

Sources et limites

  • Kim et al. (2023) : revue narrative des interactions potentielles entre hormonothérapie et traitements psychotropes.
  • Mécanisme transposé, sans validation spécifique au 17-bêta-estradiol.

Conduite de RdR

Signaler tout nouveau traitement à qui suit l'hormonothérapie ; contrôler l'estradiol.

Hormonothérapie + antirétroviraux inducteurs ou inhibiteurs (VIH)Données selon la molécule

Ce qui est attendu

Selon la molécule, les antirétroviraux qui induisent ou inhibent les enzymes peuvent diminuer ou augmenter les concentrations hormonales.

Sources et limites

  • Senneker (2024) : revue de la littérature.
  • Les inhibiteurs d'intégrase non potentialisés et certains inhibiteurs non nucléosidiques sans effet enzymatique notable ne sont pas censés interagir avec l'hormonothérapie.

Conduite de RdR

Signaler son hormonothérapie et son traitement VIH à chaque prescripteur·ice ; ne pas ajuster soi-même la dose.

PrEP + hormonothérapieÉtude trans, petit effectif

Ce qui est observé

Avec la PrEP quotidienne ténofovir disoproxil/emtricitabine, l'hormonothérapie féminisante a diminué l'exposition plasmatique au ténofovir de 12 % (AUC) et de 18 % au creux dans l'étude iFACT, sans modifier l'estradiol. La revue de 2024 rapporte que le ténofovir-diphosphate intracellulaire n'est pas diminué et que l'efficacité de la PrEP est attendue comme maintenue.

Sources et limites

  • Hiransuthikul et al. (2019) : étude pharmacocinétique ouverte chez 20 femmes trans thaïlandaises sous estradiol valérate oral et acétate de cyprotérone.
  • Senneker (2024) : revue de la littérature.
  • Pas d'interaction démontrée avec le ténofovir alafénamide ou le cabotégravir ; pas de résultat direct sur l'efficacité clinique dans iFACT.

Conduite de RdR

Aucune raison d'arrêter l'un pour prendre l'autre. La prise quotidienne régulière reste le point qui compte le plus.

Estradiol + lamotrigineExtrapolation non validée

Ce qui est attendu

Concentrations de lamotrigine abaissées, avec un risque de perte de contrôle des crises ou de l'humeur.

Sources et limites

  • Kim et al. (2023) : revue narrative.
  • Kalayjian et al. (2024) repèrent cette interaction potentielle dans une cohorte de prescriptions, sans en mesurer l'effet clinique.
  • Données issues d'œstrogènes contraceptifs de synthèse ; extrapolation au 17-bêta-estradiol non validée.

Conduite de RdR

Le signaler au ou à la prescriptrice de la lamotrigine à chaque changement de dose hormonale.

Antipsychotiques + hormonothérapieRevue narrative

Ce qui est attendu

Élévation de la prolactine sous certains antipsychotiques, qui brouille l'interprétation du suivi hormonal.

Sources et limites

  • Kim et al. (2023) : revue narrative décrivant l'élévation de la prolactine sous certains antipsychotiques et ses conséquences pour l'interprétation du suivi hormonal.

Conduite de RdR

Mentionner tous les traitements psychiatriques lors des dosages hormonaux.

Limites de ce tableau

Il existe encore trop peu d'informations vraiment fiables et précises pour affirmer les risques des interactions pour les personnes trans. On peut faire des hypothèses sérieuses, mais qui n'ont pas valeur de preuve, en se basant sur les mécanismes pharmacologiques des drogues, le fonctionnement du corps, et la manière dont les hormones interagissent avec notre métabolisme.

Ce tableau est voué à évoluer, n'hésitez pas à contribuer si vous pensez qu'il manque des infos !

Témoignez des effets ressentis lors de vos mélanges !

Témoignage recueilli

« J'ai l'impression que la testostérone me rend plus "résistant" face aux molécules. Je ne produis plus d'hormones naturellement donc je dépends à 100 % du traitement hormonal, et quand je suis sur la fin de la période d'efficacité de la testostérone — genre avant de me faire mon injection — les effets sont plus forts que quand je viens de la faire. Je prends de la kétamine et du shit, et pour les deux c'est pareil. »

— Void

Un témoignage, c'est trop peu pour conclure quoi que ce soit. Et c'est pour ça qu'on a besoin de vos retours pour en savoir plus sur les effets subjectifs ! On manque encore cruellement d'informations sur tout ça.

Focus sur quelques drogues régulièrement consommées

Alcool

Une méta-analyse de référence Cotaina, M., Peraire, M., Boscá, M., et al. (2022). Substance use in the transgender population: a meta-analysis. Brain Sciences, 12(3), 366.
DOI:10.3390/brainsci12030366
ne retrouve pas de différence significative de consommation avec les populations cisgenres, tandis que les données médico-administratives américaines Hughto, J. M. W., Quinn, E. K., Dunbar, M. S., et al. (2021). Prevalence and co-occurrence of alcohol, nicotine, and other substance use disorder diagnoses among US transgender and cisgender adults. JAMA Network Open, 4, e2036512.
DOI:10.1001/jamanetworkopen.2020.36512
et le Global Drug Survey Connolly, D. J., Davies, E., Lynskey, M., et al. (2022). Differences in alcohol and other drug use and dependence between transgender and cisgender participants from the 2018 Global Drug Survey. LGBT Health, 9, 534-542.
DOI:10.1089/lgbt.2021.0242
retrouvent une prévalence accrue de troubles de l'usage. Ces résultats ne se contredisent pas forcément : boire autant que les autres et développer plus souvent un trouble de l'usage sont deux choses différentes.

Le pré-drinking, c'est-à-dire boire avant de sortir, est fortement associé à une dépendance alcoolique probable Connolly, D. J., Ezquerra-Romano, I., O'Callaghan, S., et al. (2024). Pre-drinking is associated with possible alcohol dependence in UK trans and non-binary communities. Alcohol and Alcoholism, 60, agae084.
DOI:10.1093/alcalc/agae084
dans les communautés trans et non binaires britanniques. Le pré-drinking a des fonctions très concrètes : économiser sur le prix des consommations, et arriver déjà détendu·e dans un lieu où l'on redoute d'être dévisagé·e ou mégenré·e. C'est un marqueur utile, y compris pour soi-même.

Tabac et nicotine

Les personnes trans ont environ 1,65 fois plus de probabilité de fumer que les personnes cisgenres. Les motivations rapportées croisent la gestion du stress, l'usage anxiolytique et le contrôle du poids. Un témoignage y ajoute une fonction moins évidente.

Témoignage recueilli

« Je trouvais que fumer améliorait mon cis-passing, ce qui m'importe un peu moins maintenant puisque grâce aux hormones je me sens plus à l'aise avec mon corps. »

— Finn

La cigarette comme "accessoire de genre", c'est plutôt logique : le geste est socialement codé, et il occupe les mains dans des situations où l'on se sent observé·e. Ce qui rend cette fonction intéressante, c'est qu'elle peut disparaître d'elle-même quand le rapport au corps change.

Cannabis

Usage très fréquent, environ 28 % dans la série française de Saint-Antoine. Les motivations rapportées sont similaires d'un témoignage à l'autre : anxiété, sommeil, dysphorie, douleur, stress chronique. Autrement dit, le cannabis peut servir de possible automédication d'un trouble anxieux ou d'une douleur qui ne sont pas pris en charge d'une autre manière.

Stimulants et empathogènes

Cocaïne, amphétamines, méthamphétamine, MDMA, cathinones de synthèse. Présents dans les contextes festifs et dans le chemsexChemsex — usage intentionnel de substances psychoactives pour initier, prolonger ou intensifier des rapports sexuels, le plus souvent avec des cathinones de synthèse, de la méthamphétamine ou du GHB/GBL. Les enjeux de RdR y sont autant sexuels (consentement, IST, matériel) que pharmacologiques.. La série de Saint-Antoine rapporte 18 % d'usage de cocaïne et la présence de cathinones.

Un témoignage donne la mesure de ce que la descente peut coûter quand elle s'ajoute à un fond déjà difficile.

Témoignage recueilli

« La soirée se finit, je rentre chez moi et la descente arrive. J'ai pas mal de soucis de santé mentale et je sentais mon cerveau se décomposer. Les idées suicidaires fusaient comme des pensées sous acide, et je bouclais dessus encore plus que je ne le fais habituellement. J'avais pas été pitchée avant, ni des effets positifs, ni des effets secondaires. »

— Lina

Dépresseurs et opioïdes

C'est une famille très large, où le risque de surdose est élevé, surtout si on combine les psychotropes entre eux, notamment les benzodiazépiens avec l'alcool, ou encore les opioïdes avec l'alcool.

Psychédéliques classiques

LSD, psilocybine, DMT, mescaline.... Le deuxième article du dossier leur consacre une section entière, parce qu'ils occupent une place particulière dans les récits de questionnement de genre. On peut retenir deux points :

  • la sécurité physiologique, qui est bonne aux doses usuelles ;
  • la sécurité psychologique, qui est très dépendante du contexte et de l'état d'esprit au moment de la prise.

Il est important de bien penser le Set & Setting quand on consomme des psychédéliques. Surtout si on vit une situation difficile. Et si la consommation amène son lot de difficultés supplémentaires, il vous est possible de vous rapprocher de la Société Psychédélique Française pour intégrer l'expérience et trouver une écoute attentive et bienveillante.

Dissociatifs

La fonction rapportée est souvent explicite : suspendre la conscience du corps. Quand le corps est le lieu de la souffrance, un produit qui dissocie l'esprit du corps temporairement peut permettre d'obtenir la paix. Il est bien important de rappeler que les drogues, quelles qu'elles soient, occupent des fonctions plus ou moins importantes pour les personnes qui les consomment.

Et comme le témoignage qui suit l'illustre, les consommations d'automédication peuvent se transformer en consommations problématiques.

Témoignage recueilli

« Je sais qu'il y a beaucoup d'ami·es et de camarades de ce milieu-là qui sont à balle de kéta, et je pense beaucoup pour des questions de dissociation provoquée. Je sais qu'il y a plein de gens qui vont pas bien et qui prennent de la kéta parce qu'ils vont pas bien, et que c'est un peu un truc qui se passe dans la communauté depuis quelques années, et c'est difficile. »

— Philémon

Ce que les structures peuvent changer dès demain

Douze points qui ne coûtent presque rien

Cette liste s'adresse aux CSAPA, CAARUD, services d'addictologie, structures de sevrage et d'hébergement. Aucune de ces mesures ne demande un budget, une formation longue ou une réforme. Toutes sont applicables cette semaine.

Je fais une précision pour le dernier point : dans les témoignages recueillis, personne n'a signalé les violences et le manque de professionnalisme subis. Ni l'hospitalisation où le personnel refusait le prénom d'usage, ni la clinique où une soignante a contesté le genre d'une patiente, ni la post-cure quittée en cours de route. Pourquoi ? Parce qu'aucune procédure identifiable n'existait, et parce que signaler suppose de croire qu'il en sortira quelque chose (avec le risque évident de subir de nouvelles violences de la part d'une institution qui pourrait préférer protéger ses salarié·es).

Ressources

Où trouver de l'information et de l'appui

  • Recommandations HAS 2025 — le texte de référence français sur la prise en charge de l'adulte trans, librement consultable sur has-sante.fr. Utile à imprimer et à emmener en consultation quand un·e praticien·ne exige un certificat psychiatrique.
  • WikiTrans (wikitrans.co) — la ressource francophone la plus complète sur les parcours de transition, les traitements, les démarches administratives, écrite par des personnes concernées.
  • Fransgenre (fransgenre.fr) — association trans proposant des ressources d'information, d'entraide et d'orientation sur les transidentités, les parcours de transition et les droits des personnes trans.
  • Associations communautaires — OUTrans, Acceptess-T, Chrysalide, Espace Santé Trans, Réseau Santé Trans, Trans Santé France et les collectifs locaux tiennent des annuaires de praticien·nes affirmatif·ves, souvent bien plus fiables que n'importe quelle recherche en ligne.
  • Réduction des risques — les CAARUD et CSAPA délivrent du matériel stérile, de l'information et un accompagnement sans condition d'abstinence. Voir aussi nos pages Trouver du matériel et Analyse de produits.
  • Analyse de produits — gratuite et anonyme, en CAARUD et via les dispositifs associatifs. La seule façon de savoir ce que contient réellement ce que vous avez.
  • En cas de discrimination médicale — le Défenseur des droits peut être saisi gratuitement, en ligne ou au 09 69 39 00 00, y compris pour un refus de soins. Sa décision-cadre de juin 2025 traite spécifiquement de l'accès aux soins des personnes trans.
  • Besoin de parler — voir notre page Besoin d'aide ? pour les lignes d'écoute et les dispositifs de soutien.

Conclusion

Cette série s'achève sur un constat qui n'est pas confortable. Presque tout ce qu'on sait des consommations chez les personnes trans vient de quelques études, quasi exclusivement américaines, ce qui induit un biais évident au niveau des populations étudiées. Et il reste encore beaucoup à étudier sur les interactions entre traitements hormonaux et psychotropes en tous genres. La France, elle, ne fait pas grand chose sur le plan scientifique, pour aider à mieux orienter l'action publique, et à part des recommandations il n'y a pas grand chose pour forcer une évolution des pratiques et des états d'esprit dans de très nombreuses structures médico-sociales.

Malgré tout, je pense avoir pu montré avec ces articles une forte implication des personnes concernées pour faire avancer tout ça, et malgré tout on ne part pas de zéro non plus ! Il faut perséverer, faire entendre les voix de toutes et tous, et produire des savoirs expérientiels sans attendre l'aval des institutions créatrices de savoirs officiels.

Merci aux personnes qui ont accepté de raconter leurs expériences. Un énorme merci pour votre confiance, surtout que c'est un sujet délicat. Parler de son rapport aux drogues quand on est déjà une personne ciblée par les néo-fascistes, c'est courageux, encore plus pendant qu'internet est attaqué toujours plus et que l'anonymat est menacé. Si vous voulez réagir, apporter des corrections, compléter, ou proposer un témoignage : le contact du site est ouvert, et cet article sera mis à jour.

Prenez soin de vous, et des autres, à bientôt !

Bibliographie

Sources et références

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Remerciements

Zoë Dubus
Diffusion de l'appel à témoignage Zoë Dubus
Donut Fraise
Relecture & amélioration de l'article Donut Fraise
Tryptaline
Relecture & amélioration de l'article Tryptaline